18.10.2010
Vernon Slover, théâtre et nouvelles. (droits déposés SACD)
19:47 Publié dans Blog, Film, Les contes de l'Hiver, Nouvelle, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26.09.2009
L'ERREUR

L'ERREUR
Les Personnages
Djougachvili : 46 ans, énarque, directeur de cabinet du "Ministre"
Grand, mince , cheveux bruns coupés courts, plutôt osseux, toujours habillé d'un costume prince-de-galles gris, cravate fantaisie en soie, pochette assortie
Flament-Rivière : 33ans, énarque, son adjointe.
Grande, au 1er acte cheveux libres, mi-longs, habillée avec recherche, maquillée, pantalon, veste de couleur et un brin de fantaisie. Aux 2ème, 3ème & 4ème actes, moins maquillée, cheveux tenus par un catogan, jupe grise longue, blazer bleu. Au 3ème acte, tailleur Chanel gris prince-de-galles, aucun maquillage, chignon.
Glücklich : 40 ans, homme d'affaire
Plutôt de petite taille, râblé, roule un peu les épaules en marchant, cheveux bruns, quelques cheveux gris, en désordre, 2eme acte blouson de cuir, jean, foulard, bottes de cuir. 3ème et 4ème actes : costume gris prince-de-galles, mais cravate voyante. 5ème acte : pantalon gris, blazer, cravate club, insigne de l'ordre national du mérite (bleu).
Rémusat : Huissier, sans âge
Grand, mince, un peu voûté, très dégarni.
Costume d'huissier à chaîne avec queue de pie.
Palpebras : Producteur de fromages, conseiller général.
Gros, taille moyenne, cheveux gris, visage rouge, casquette, costume trop étroit, gros croquenots,
Meynadier : Médecin, conseiller général.
65-70 ans. Mince, petit, cheveux blancs coupés en brosse, bouc et moustache, flotte dans un costume gris perle avec nœud papillon
Le Président : Président du Conseil Général
Grand, tendance à l'enrobement, cheveux longs très blancs, Agé mais fait moins que son âge. Beaucoup de prestance. Costume croisé bleu sombre lui allant très bien. Rosette de la Légion d’honneur.
ACTE 1
ACTE 1 - Scène 1 : DJOUGACHVILI.
Djougachvili. est sur scène. Bureau type ministre, très encombré; plusieurs téléphones, un ordinateur, une pile de parapheurs. Plusieurs photos.
Mur : portrait de Chirac.
Quelques affiches d'expositions d'art encadrées ou sous verre.
Une grande affiche sur "Le Festival d'Abouly", patronné par le département de "Rhin et Doubs".
Djougachvili vaque dans le bureau et consulte plusieurs fois sa montre. Il déplace des papiers. Empile les parapheurs. Redresse le portrait de Chirac après plusieurs essais.
Pendant tout ce temps il siffle "Sambre et Meuse".
Il s'assied à son bureau déplie "le Figaro", qu'il feuillette rapidement, puis il le jette à la poubelle en murmurant : "Conneries".
Il mets les pieds sur la table et regarde une dernière fois sa montre, puis, avec le bout du talon il appuie sur une sonnerie.
La porte s'ouvre. L'huissier apparaît.
ACTE 1 - Scène 2 : Djougachvili., l'Huissier.
L'Huissier :
Monsieur le Directeur a sonné ?
Djougachvili :
Oui, Rémusat. Il attend toujours ?
L'Huissier :
Monsieur le conseiller Palpebras ? Oui, monsieur le Directeur, il attend.
DJ. soupire, et recommence à siffler "Sambre et Meuse" mezzo voce.
Djougachvili :
Ca fait combien de temps maintenant ?
L'Huissier :
Vingt-cinq minutes, monsieur le directeur.
Djougachvili :
Qu'est-ce qu'il fait ?
L'Huissier :
Bien, monsieur le directeur, il attend. Dois-je lui dire quelque chose de votre part, monsieur le directeur ?
Djougachvili :
Oui. Euh... Attendez... Qu'est-ce que vous pourriez lui dire ? Tiens, que je suis toujours au téléphone avec Bruxelles.
L'Huissier :
Si je puis me permettre de faire une observation à monsieur le directeur.
Djougachvili :
Observez, Rémusat...
L'Huissier :
Quand il est arrivé, vous m'avez prié de lui dire que vous étiez en communication avec Paris, et non avec Bruxelles...
Djougachvili :
Bruxelles, ça en jette plus, vous ne croyez pas Rémusat ?
L'Huissier :
Naturellement, monsieur le directeur. Mais, n'y aurait-il pas quelque paradoxe à lui dire que vous êtes toujours en ligne avec Bruxelles, puisque vous êtes sensé l'être avec Paris... Voilà, monsieur le directeur.
Djougachvili :
Qu'est ce que je ferai sans vous Rémusat. Brave Rémusat.
L'Huissier :
Merci, monsieur ( un temps d'arrêt)... monsieur le directeur...
Il semble hésiter.
Djougachvili :
Eh bien ?
L'Huissier :
Paris ou Bruxelles, monsieur le directeur ?
Djougachvili soupire.
Djougachvili :
Ni l'un ni l'autre, faites le entrer, allez. Il a assez mariné comme ça.
L'Huissier :
Entendu monsieur le directeur.
Exit l'Huissier. Djougachvili se redresse, resserre son nœud de cravate et sort brièvement.
ACTE 1 - Scène 3 : DJOUGACHVILI , PALPEBRAS
Ils entrent ensemble en se congratulant. Djougachvili tient le coude de Palpebras.
Palpebras (entrant) :
J'espère que je ne vous ai pas obligé à interrompre quelque chose d'important.
Djougachvili (prenant un air entendu) :
Pensez vous Président, vous savez bien que pour ces parisiens, tout est important. Ici en province, nous ne voyons pas les choses de la même façon, n'est-ce pas ?
Palpebras :
Forcément.
Djougachvili :
Forcément. Je ne vous le fais pas dire. Mais asseyez vous donc.
Il s'appuie sur le coin du bureau et désigne un fauteuil.
Palpebras : (s'asseyant) :
Il fait frais chez vous.
Djougachvili :(il montre l'appareil du doigt) :
Climatisation.
Palpebras :
C'est moderne.
Djougachvili :
Avec tous ces étrangers qui viennent, vous savez, pour la zone industrielle, on est bien obligé de climatiser, sinon, pour ces messieurs, de là à penser qu'ils sont tombés chez les papous. Déjà que pour eux, le département de Rhin et Doubs..., c'est pour ainsi dire le Burkina-Faso... (P. semble interrogatif)... En Afrique, comme le Sénégal...
Palpebras (il inspire à fond, puis expire bruyamment) :
C'est malheureux. Tout de même.
Djougachvili :
Je ne vous le fais pas dire non plus. Enfin. "O fortunatos nimium sua si bona norint, agricolas", n'est-ce pas...
Palpebras :
Vous savez, moi, ... Ca veut dire ?
Djougachvili :
Ca veut dire, en gros, que les paysans ne connaissent pas leur bonheur.
Palpebras :
C'est de qui ?
Djougachvili :
Virgile.
Palpebras :
Vous, vous avez l'air d'en connaître des choses...
Djougachvili :
A l'E.N.A, on en apprend un tas comme çà. Toutes plus inutiles les unes que les autres. Sauf quand on arrive à les placer. Et alors là ...Toc !
Palpebras :
Hé Hé ... Mouche ?!
Djougachvili :
Eh oui. Mouche !
Ils rient de façon contenue.
Djougachvili :
Mais, cher président, vous aviez donc demandé à voir M. le Ministre.
Palpebras :
Oui. En effet. Mais... Il est en déplacement , j'imagine.
Djougachvili :
Bruxelles.
Palpebras :
Oh la la ... Je le plains.
Djougachvili :
C'est pour le comité des labels "terroirs d'Europe".
Palpebras :
Justement. (Il claque des deux mains) Je venais pour le Choupadou.
Djougachvili :
Quel délicieux fromage. Il y en a toujours à la maison.
Palpebras :
Vous me ferez penser à vous en envoyer un hecto.
Djougachvili :
Merci, président. Alors, pour le Choupidou.
Palpebras :
ChoupAdou, avec un A. Comme Alfred.
Djougachvili :
Oui, bien sur. Excusez ce lapsus. Donc, le Choupidou ?
Palpebras :
A...
Djougachvili :
ChoupAdou.
Palpebras :
Ou en somme nous pour l'A.O.C ? M. le Ministre devait intervenir à ce sujet. Je ne vous cache pas que dans le canton de Tourneburle, mes amis, les producteurs de Choupadou ont du mal à comprendre pourquoi une chose si naturelle met autant de temps à se décider. Enfin, pourquoi ils nous font toutes ces difficultés pour l'origine contrôlée. C'est encore à Bruxelles que ça coince ? Ah, je vais être franc, hein, eh bien, ils nous emm... ceux là.
DJ. Fait une moue embarrassée.
Palpebras :
Ne me dites pas que c'est encore cette histoire de Hollande ?
Djougachvili :
Si Président. (Palpebras claque des mains) C'est cette histoire là.
Palpebras :
Ils nous emm... je vous dis. Qu'est-ce que çà peut leur faire que le lait soit de Hollande ou d'ici, puisque le fromage, il est d'ici...
Djougachvili :
En fait, il y a aussi que, le lait ...le lait de brebis ... le lait d'ici, eh bien, ce lait est surtout corse...
Palpebras :
Ils savent combien ça coûte d'élever des brebis ces cons là ?
Djougachvili :
Ils ne savent pas.
Palpebras :
Si ils s'imaginent qu'on a le temps...
Djougachvili :
Il y a aussi l'usine. L'usine. (Palpebras prend un air interloqué) Celle où on fabrique les fromages.
Palpebras :
Je ne comprends pas.
Djougachvili :
Mais si, Président, le Ministre vous en a parlé. Cette histoire avec la Répression des Fraudes. Pour l'étiquette. Celle où il y a marqué : "100 % fermier".
Palpebras :
Oh, encore. Ceux-là aussi ils nous emm... Et en plus ils sont français.
Djougachvili :
Je vous accorde que c'est vraiment malheureux.
Palpebras :
Et Monsieur le Ministre... il ne peut rien faire.
Djougachvili :
Vous savez que le Ministre des Finances est pour lui un ami, je dirai même un très vieil ami. Un ami très cher. Comment dire...
Palpebras :
Un ami sincère ?
Djougachvili :
Voilà. Sincère ! Décidément, vous précédez toujours ma pensée. Ah, j'admire ce bon sens terrien, là, tout près de nos racines...
Palpebras :
Vous êtes trop gentil...
Djougachvili :
Mais non Président, mais non. Enfin, le Ministre des Finances doit donner des instructions. Il s'y est engagé. Et vous savez que la Répression des Fraudes dépend de lui.
Palpebras :
Alors, pourquoi ce n'est pas encore fait ?
Djougachvili :
A cause des associations de consommateurs.
Palpebras :
Ces espèces de rouges ? Mais c'est une honte. Comment peut-on les laisser empêcher des français de travailler ? Vous croyez pas qu'ils sont payés par les autres, là, à Bruxelles ou ailleurs ...
Djougachvili :
Rien ne le prouve. Rien ne prouve le contraire non plus.
Palpebras :
Si c'est pas malheureux. Tout çà à cause de quelques fonctionnaires et d'une poignée d'écologistes... Alors ?
Djougachvili :
Du temps Président. Il faudra un peu de temps.
Palpebras :
Mais qu'est ce que je vais leur dire, moi, à Tourneburle. Les cantonales c'est dans dix-huit mois.
Djougachvili :
La vérité.
Palpebras :
La vérité. Quelle vérité ?
Djougachvili :
Tout Président. Toute la vérité. L'obstruction. Bruxelles. Les écolos. Le Ministre fait ce qu'il peut. Mais nos adversaires ont encore quelques positions solides. Il faut donc que, de notre côté, nous soyons unis, solidaires, et avant tout, je dis bien avant tout, euh... confiants. Mais solidaires.
Palpebras :
Et unis !
Djougachvili : (écartant les bras) :
Nous nous sommes compris. Je vous appelle dès que le Ministre est revenu.
Palpebras se lève. Djougachvili se redresse et d'un geste rapide appuie sur la sonnerie. L'huissier entre.
Palpebras :
Ne me raccompagnez pas. Vous faites du bon travail. Je le dirai à Monsieur le Ministre.
Djougachvili :
Merci. Et à bientôt. Allez... au revoir.
Ils se serrent la main. Exit Palpebras.
ACTE 1, Scène 4. : DJOUGACHVILI , PUIS L'HUISSIER.
Djougachvili prend le téléphone et compose un numéro.
Djougachvili :
Allô. Ici Djougachvili. Il est là ? Oui merci. Une demi minute. Dac. (Il se remet à siffler "Sambre et Meuse"). Allô. Salut. Alors ces labels ? ....Non ? Alors les Chleuhs se sont encore fait empapaouter par les Grecs ...Oui, ils doivent aimer ça ....J'espère qu'ils prennent leurs précautions ...Et toi ? Où tu en es avec le label du Scoubidou ? ....Palpebras sort d'ici. ...Non, toujours aussi épais. Comme le fromage. Au propre comme au figuré ...Je le compte pour toi ou blanc ...Non ...Même plutôt pour toi ...Tu sais, S'il devait être pour l'autre enflé, il ne viendrait pas trois fois par mois nous faire l'article pour son fromage à schtroumpf ...Ca ferait pour l'instant douze pour toi et quatorze pour le père Dugland ...Non, on compte toujours pas les socialos ...Allez, courage, labélise bien ...et empapaoute les tous... A demain.
Il repose le combiné et appuie sur la sonnerie d'appel.
Entrée de l'H.
L'Huissier :
Monsieur le Directeur ? Vous voulez sans doute savoir si votre rendez vous est arrivé ?
Djougachvili :
Elle est arrivée ?
L'Huissier :
Parfaitement M. le Directeur, à l'instant même (hésitation) Paris ? Bruxelles ?
Djougachvili :
Aucun des deux Rémusat. Faites entrer.
L'Huissier :
Oui, Monsieur le directeur.
Exit l'H.
ACTE 1, Scène 5. : DJOUGACHVILI , FLAMENT-RIVIERE.
Elle entre, après que l'huissier, muet, lui ait ouvert la porte et se soit retiré à reculons, en saluant légèrement de la tête. Ils se serrent la main. Elle se dirige vers l'un des fauteuils et s’assoit . DJ. la regarde faire, ils se sourient, elle va s'asseoir sur le fauteuil en vis à vis. Il prend une chemise en carton, et en feuillette le contenu.
Djougachvili :
Nous devrions bien nous entendre. Vous êtes sortie en 93. Douzième. C'est bien. Moi j'ai fait troisième. En 71.
Flament-Rivière :
Je sais... Vous aviez défrayé la chronique en choisissant la préfectorale. Pourquoi cela ?
Djougachvili. :
Pour la même raison que vous je présume. J'aime ça. Ca m'a permis d'être préfet de département en 81. Trente et un ans. D'accord c'était la Lozère. Mais ça débutait bien.
Flament-Rivière :
Les socialos vous ont viré trois mois après.
Djougachvili :
Il y avait un vieil incapable à qui Tonton devait un service. Ils m'ont nommé secrétaire général de la Gironde. Comme Papon. Et vous...
Flament-Rivière :
Pas de mystère. Douzième, ça me laissait encore une place au Conseil d’état. Mais de toute façon, même major j'aurai pris la pref.
Djougachvili :
Vous avez donc fait deux ans comme dir-cab. C'est bien, (il regarde le dossier)... Charleville-Mézières ?
Flament-Rivière :
On s'y fait.
Djougachvili :
Là, vous avez postulé pour être détachée chez nous. Comment vous en est venu l'idée.
Flament-Rivière :
Le Job. Le patron. Vous.
Djougachvili :
Le Job je vois. Le patron, je vois moins bien. Il n'est plus ministre, et il a des positions tellement à droite que son retour au Gouvernement n'est pas envisageable de sitôt. Alors, expliquez moi pourquoi vous voulez vous enterrer ici comme directeur-adjoint du cabinet du vice-président du Conseil général ?
Flament-Rivière :
Vous.
Djougachvili :
Moi. Comment moi ?
Flament-Rivière :
Je me suis fait ce raisonnement. Vous recherchez un adjoint, or, vous n'avez pas besoin d'adjoint. Directeur de cabinet d'un vice président de Conseil Général, vous ne devez pas crouler sous la tâche ...Je me trompe ?
Djougachvili :
Poursuivez.
Flament-Rivière :
Par contre, si vous et le Ministre, vous envisagez sérieusement la présidence du Conseil général, alors, ça met les choses en perspective ...Et ça devient intéressant à court ou moyen terme.
Djougachvili :
C'est un sacré pari sur l'avenir... En admettant que vous raisonnez juste. Et si nous échouons pour la présidence ? Vous vous retrouvez à ...(il regarde le dossier) ...trente trois ans ...coincée ici avec une casserole de première. Vous risquez de regretter Charleville-Mézières.
Elle change de position sur le fauteuil, puis se lève, et passe derrière DJ.
Flament-Rivière :
Vous avez une certaine réputation vous savez.
Djougachvili :
Ah oui.
Flament-Rivière :
On dit que vous connaissez le Ministre depuis trente ans ?
Djougachvili :
On exagère. Vingt-huit ans seulement. Science-Po.
Flament-Rivière :
On dit aussi que s'il est devenu ministre, malgré sa réputation, c'est à vous qu'il le doit. Vous étiez avec lui, à son cabinet ?
Djougachvili :
Bien sur. Ca n'a duré que quelque mois, mais on s'est bien éclaté. Ca lui a permis d'entrer dans le baromètre IPSOS.
Flament-Rivière :
Il a toujours deux fois plus d'avis négatifs que de positifs.
Djougachvili :
La seule chose qui compte, c'est qu'on ait un avis sur lui. Il occupe le terrain.
Flament-Rivière :
Vous croyez en lui ?
Djougachvili :
Qu'est-ce que vous voulez dire ? Si je crois à ses idées ? C'est ca ?
Flament-Rivière :
Ses idées ?
(elle sourit et hausse les épaules)
Sérieusement, vous croyez qu'il va revenir ?
Djougachvili :
C'est bien mon ambition... Euh... je voulais dire mon intention.
Flament-Rivière :
Intention ou ambition, ça devrait surtout être les siennes, non ? ...
Djougachvili :
Si vous voulez...
(Il se lève, passe derrière le bureau, ferme le dossier et le range dans un tiroir).
Bien, considérez vous comme engagée. Vous commencez tout de suite.
Flament-Rivière :
Je dois un mois à l'Etat. Je ne peux pas commencer avant Août. Et puis, qu'est-ce qui vous fait croire que je suis si intéressée que ça. Si je suis venue, c'est aussi pour savoir si, moi, je peux y croire, à votre grand homme.
Djougachvili :
Dac. Vous voulez le topo ? Je vais vous la jouer franc jeu. Et je vais aussi, incidemment, vous faire confiance.
Flament-Rivière :
Vous ne regretterez pas cette incidence.
Djougachvili :
On verra. Bien. Vous connaissez le département ?
Flament-Rivière :
J'ai tout lu dessus. Votre grand homme y est né.
Djougachvili :
Oui. L’événement a eu lieu voici quarante sept ans. Famille de hobereaux crottés. Vous voyez le genre : plein de particules, pas de pécule. Douze frères et sœurs. Dont deux religieuses, deux curés et trois militaires. Il y en a un qui a eu le bon goût de se faire tuer en Algérie. Le ministre, lui, n'a que sept enfants et a fait son service en coopération.
Flament-Rivière :
Avec vous... Vous ne vous êtes pour ainsi dire pas quitté depuis combien de temps ?
Djougachvili :
Quinze ans. Je me suis toujours débrouillé pour avoir des fonctions qui me permettaient de rester en contact étroit avec lui. Surtout sous les socialos. On en a bavé des ronds de chapeaux. Le nombre de collègues qui ont viré leurs cutis à ce moment là, vous pouvez pas savoir. C'était comme une maladie contagieuse, mais qu'il fallait attraper ...Enfin, maintenant ils pantouflent dans le privé, ou ils emm... le monde au Conseil d’état.
Flament-Rivière :
Vous pouviez faire mieux, je veux dire pour vous.
Djougachvili :
J'ai choisi...
(silence)...
Où en étais-je ? Ah oui. Le secret le mieux gardé du département, c'est que le président du Conseil Général va casser sa pipe.
Flament-Rivière :
Cancer ? Autre chose ?
Djougachvili :
Plutôt cancer. Enfin de toute façon, c'est grave. J'ai lu le dossier médical. Oui... un toubib qui nous devait un service ...Mais ce con se croit immortel. Il faut donc qu'on organise la succession.
Flament-Rivière :
Mais, si je ne me trompe pas, il ne peut pas sentir le Ministre. J'ai lu des échos la dessus.
Djougachvili :
Vous voulez dire qu'il le déteste, oui... Et c'est bien réciproque. Mais, pas de dauphin en vue. Normal. Préparer sa succession, c'est admettre qu'elle est ouverte...
Flament-Rivière :
Même moribond, il peut quand même s'arranger pour susciter une coalition contre lui, je veux dire contre nous.
Djougachvili :
C'est là que nous intervenons, vous et moi. Globalement, on a un peu plus d'un an devant nous. Pour cette année, on fait l'impasse, le budget est bouclé. Mais, dans douze mois, on prépare de nouveau le vote, et six mois après, élections cantonales et renouvellement de la moitié des sièges. Je vous fait les comptes. Trente trois sièges. Droite : vingt six. Gauche : six. Un indépendant. Il faut qu'on ait dix sept voix pour nous. C'est à dire en tout vingt-deux voix pour rejeter le budget.
Flament-Rivière :
Pourquoi dix sept ? Onze suffisent. Avec les six socialos..
Djougachvili :
Vous êtes tout à fait sure qu'il vont voter avec nous ? Et ils vont forcément demander quelque chose. Le Ministre ne veut rien leur devoir. Je vous rappelle que ce sont nos adversaires...
(Ils sourient tous les deux)...
Officiellement en tout cas. Donc, dix sept !
(Silence)
Flament-Rivière :
Bon. Dix sept. Vous en avez combien ?
Djougachvili :
Douze.
Flament-Rivière :
Il vous en manque donc cinq. Vous comptez faire comment ?
Djougachvili :
(sourire en biais)
On a un plan ....
RIDEAU
ACTE 2
ACTE 2, Scène 1. FLAMENT-RIVIERE, L'Huissier.
Elle est derrière le bureau, et porte des lunettes. Elle lit un dossier et de temps en temps pousse un soupir. Elle se lève et va redresser le portrait de Chirac, du premier coup.
On frappe. Elle enlève ses lunettes et les cache dans un tiroir.
L'huissier entre et s'avance.
L'Huissier :
Madame Flament, excusez moi, mais M. Glücklich est là.
Flament- Rivière :
Merci monsieur Rémusat. Faites le entrer.
L'Huissier :
Il a l'air très énervé. J'ai pensé qu'il valait mieux que je vous le dise tout de suite.
Flament- Rivière :
Il a ses raisons pour l'être ...Monsieur Rémusat..
L'Huissier :
Oui madame.
Flament- Rivière :
Dans cinq minutes, s'il est encore là, vous m'appelez au téléphone.
L'Huissier :
Oui madame. Comme d'habitude.
Flament-Rivière :
C'est ça, monsieur Rémusat. Comme d'habitude. A propos, pour votre neveu c'est bon.
L'Huissier :
Merci madame.
Exit l'Huissier.
ACTE 2, Scène 2 : FLAMENT-RIVIÈRE , GLÜCKLICH
Flament-Rivière arrange la lampe de bureau et la dirige sur l'un des fauteuils. Elle pose une pile de parapheurs sur l'autre, et se dirige vers la porte. Glücklich apparaît. Elle lui serre la main, et lui indique le fauteuil libre. Glücklich s'assied et croise les jambes. Il a un mouvement de recul face à la lumière, et après une petite hésitation, se lève, empoigne le fauteuil, et le recule de manière à ne plus être dans le champ de la lumière.
Flament-Rivière :
Alors, Monsieur Glücklich, vous avez des états d'âme...
Glücklich :
On peut dire ça comme ça. Etats d'âme. Oui.
Flament-Rivière :
Racontez moi.
Glücklich :
Le Ministre n'est pas là ?
Flament-Rivière :
Il est à l'Assemblée. Il s'est engagé à apporter son soutien public au Ministre des Finances au cours de la séance.
Glücklich :
Son soutien ?
Flament- Rivière :
Bien sur. Il rentre demain.
Glücklich :
Et Atchoum ?
Flament-Rivière :
Monsieur Djougachvili est à l'extérieur. Il n'est pas disponible.
Glücklich :
Sacré Atchoum.
Flament-Rivière :
Je vois que vous êtes très proche de M. le directeur de cabinet.
Glücklich :
Proche ? Vous savez que je suis premier secrétaire fédéral du Parti du ministre pour le département ...
Flament-Rivière :
Le Ministre vous a en effet en grande estime. Il me parlait hier encore de vos qualités civiques et de ...
Glücklich :
Flament-Rivière... On n'est pas en public. A mois qu'Atchoum n'ait mis des micros dans le vase Ming, personne ne vous entend. Pas la peine de vous fatiguer. Me coller chef de son groupuscule ça me coûte assez cher. Et puis la politique, vous savez, ça m'a passé quand j'ai quitté la Gauche Prolétarienne. mais je présume que vous ne vous intéressez pas à l'histoire. Je devrai dire à l'archéologie.
Flament-Rivière :
Le présent et l'avenir m'occupent déjà beaucoup.
Glücklich :
En vous voyant, je me demande... Ouais. Passons. Bref, je suis en pétard à cause de ça... (il jette une revue sur le bureau, se lève et allume une cigarette). Vous avez un cendrier.
Flament- Rivière :
En principe c'est interdit de fumer.
Glücklich :
Et en pratique, où est le cendrier ?
Elle soupire et montre un meuble bas.
Flament-Rivière : Premier tiroir.
Elle feuillette la revue.
Glücklich :
Page 18. Ca s'appelle "L'espoir de la Droite". Suit une interview de six pages de votre Ministre. A propos, pourquoi vous l'appelez toujours "Ministre" alors qu'il ne l'est plus ...
Flament-Rivière :
C'est une tradition française. On garde son titre à vie .
Glücklich :
Même... quand on a été sous-secrétaire d’état aux travaux finis pendant huit jours ?
Flament-Rivière :
Il n'y a pas de sous-secrétaire d’état. Ca n'existe pas.

Glücklich :
Pardon. Je voulais dire sous-ministre ...
Flament-Rivière :
Je connais cet article. Je ne vois pas où est le problème.
Glücklich :
Passez le moi (il le feuillette et s'arrête à une page, qu'il brandit devant elle). Ah, voilà. "Les entreprises employant un excès de main d’œuvre étrangère à l'Union Européenne pourraient se voir pénalisées. A l'inverse, celles qui remplaceraient un étranger hors Union Européenne par un ressortissant de l'U.E pourraient bénéficier d'avantages fiscaux". C'est écrit.
Flament-Rivière :
Je ne vous savais pas militant de la Ligue des Droits de l'Homme.
Glücklich (haussant les épaules) :
Et mes turcs ? J'en fais quoi ?
Flament-Rivière :
Ah oui… En effet… Vos turcs… Ils sont si nombreux que ça ?
Glücklich :
Si nombreux que ça ? Sur cent dix salariés j'ai quatre vingt dix sept turcs. Les treize autres c'est l'encadrement. Il y a un espèce de serbo-croate. Un nom en « itch ». Ca me fait donc douze gaulois.
Flament-Rivière :
Evidemment.
Glücklich :
Oh je devine ce que vous allez me demander. Avec tout le chômage qu'il y a ici, pourquoi tous ces turcs ?
Flament-Rivière :
Je ne vous le demande pas. Je sais. Quand vous avez ouvert... A ce propos, je crois me rappeler que vous avez touché les primes, je veux dire celles du département, de la région, de l'Etat, de l'Europe... Chaque emploi créé a coûté 1 million d'écus... pardon, 1 million d'euros. Je crois aussi me rappeler qu'un journal avait dit que ça faisait cher la cuvette en plastique.
Glücklich :
Vous vous en rappelez des choses, vous, madame le directeur-adjoint, pour quelqu'un qui est là depuis six mois... Atchoum vous a bien formée.
Flament-Rivière :
Ca vous gênerait beaucoup de ne pas employer ce sobriquet ici ?
Glücklich :
A votre aise. Les huissiers disent aux visiteurs "Monsieur le Directeur va vous recevoir", et entre eux ils disent "Ce con d'Atchoum" ...Les pisse-copies du journal disent « Ce s... d'Atchoum ». France 3 murmure : Si « Atchoum éternue, le département a la crève ». Bon, à votre aise. On dira donc Monsieur Djougachvili. A-t-on idée aussi de s'appeler comme ça. C'est juif ?
Flament-Rivière :
Géorgien. Son père était officier dans l'armée tsariste.
Glücklich :
Au moins on sait pourquoi le fils est de droite.
Flament-Rivière :
Je ne comprends pas pourquoi cet article vous met dans un tel état. Le Ministre est à la pointe du combat contre la mondialisation et pour la préférence européenne. Ce n'est pas nouveau. Il en a déjà écrit, des comme çà.
Glücklich :
Sauf que les autres fois, c'était pas tiré à deux-cent cinquante mille en quadrichromie avec photos couleurs sur papier glacé. Vous allez voir que les socialos vont vous le ressortir. Vont me le ressortir.
Flament-Rivière :
Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Licenciez quelques turcs et embauchez donc quelques péquenots pour l'exemple. En plus, ils nous colleront des affiches.
Glücklich :
C'est çà. Et après je me retrouve assailli par tout le canton. C'est qu'ils ont de la famille ces ploucs. Tous cathos. Ca baise sans capote. Ca connaît pas la pilule. Alors ...Des lapins. J'en avais de vos chers électeurs au début. Vous voulez que je vous dise combien j'avais d'absentéisme pendant la période de la chasse, de la pèche, aux moissons, aux vendanges et je vous en passe. Toujours à glander ou à aller les uns chez les autres. Oui, j'ai touché les subventions. Mais si je peux pas honorer les commandes, je plonge ...
Flament-Rivière :
Vu comme ça, je comprends mieux votre interprétation personnelle de "touche pas à mon pote" !
Glücklich :
Il seraient pakistanais, ce serait pareil. Du moment qu'ils bossent.
Flament-Rivière :
Voilà donc ce qui vous rend si mécontent. Vous imaginez que cette prise de position vous prend à partie personnellement. J'ai du mal à croire que vous êtes si naïf que ça. Vous me décevez Glücklich ...Si je ne savais pas ...
Glücklich :
Puisque vous savez tout, vous savez aussi pour ...(il fait le geste de palper des billets entre le pouce et l'index), hein ...(elle hoche la tête) ...Non, parce qu'il pourrait lui passer aussi par la tête de se lancer dans une croisade contre la corruption ...
Flament-Rivière :
C'est drôle ce que vous dites. Il y songeait justement.
Glücklich :
Très drôle. C'est une idée d'Atchoum ?
Flament-Rivière : (se levant et faisant mine de consulter un dossier) :
Bien, Monsieur Glücklich, j'ai été, comme toujours, ravie de vous recevoir.
Glücklich :
Vaudrait quand même mieux qu'il la mette un peu en veilleuse avec sa préférence européenne votre ministre. D'un autre côté, la mondialisation, ça c'est bon. Si on m'oblige à me séparer de mes turcs, je délocalise au Portugal. Comme çà ...(il claque les doigts). Et, pour la p'tite dame che chera deux doigts de porto avec cha morue ?
(il rit tout seul).
Flament-Rivière :
Je lui ferai part de vos recommandations politiques, comme de ce que je crois entendre comme une vague menace ...
Glücklich :
Disons un avertissement. Sans frais. Par ailleurs, pour ce que vous savez, (il refait le geste des doigts) c'est fait. Voyez. Je garde toute ma confiance à Monsieur le Ministre. Faudrait juste qu'Atchoum donne un peu moins dans l'idéologie quand il lui rédige ses interviews.
Flament-Rivière :
J'en ferai part également.
Glücklich :
Je suis sur que si c'était vous qui aviez écrit cette interview, ça m'aurait moins fait bondir. Vous au moins, vous n'avez pas le genre pétroleuse. A propos, qu'est-ce que vous faites ce soir ?
Flament-Rivière :
Je rentre chez moi.
Glücklich :
Avec votre mari ?
Flament-Rivière :
Avec qui voulez vous ?
Glücklich :
Je ne sais pas. Avec moi, par exemple.
Flament-Rivière :
Ce n'est pas un bon exemple.
Glücklich :
Je vous l'accorde. Vous allez donc perdre une excellent occasion de vous encanailler ...(il se lève) Allez, bonne journée, et bien des choses au Ministre. Sans oublier Atchoum.
Flament-Rivière :
Au revoir, cher ami. J'appelle l'huissier.
Glücklich :
Inutile. Je connais très bien le chemin. Mes respects, madame le directeur... adjoint.
Exit Glücklich.
ACTE 2, Scène 3 : FL R., L'H. puis DJ.
Flament-Rivière compose un numéro au tel.
Flament-Rivière :
C'est moi. Oui, ça va ...Glücklich sort d'ici... Pas de problème. Atchoum ? Il va venir. Je l'attends d'une minute à l'autre. Il m'a laissé les affaires courantes. Et toi ?... Bon. A ce soir. Câlins.
On frappe.
Flament-Rivière :
Oui monsieur Rémusat ?
L'Huissier :
Un fax pour Monsieur le Directeur madame. Dois-je vous le remettre ?
Flament-Rivière :
Oui, merci.
L'Huissier : lui remet le fax. Il s'incline et sort. Flament-Rivière le lit, semble pensive. Le relit, et le pose sur le bureau.
Djougachvili entre par la porte opposée à celle de l'Huissier.
Djougachvili :
Ca va. Tu t'en es bien tirée ?
Flament-Rivière :
Glücklich avait des vapeurs. Il manque de subtilité cet homme.
Djougachvili :
Il te drague toujours ?
Flament-Rivière :
Comme toujours. Comme tout le monde.
Djougachvili :
Tu es blindée.
Flament-Rivière :
Absolument. L'interview a fait du bruit.
Djougachvili :
Oh que oui ! Beaucoup. Très beaucoup ! On a fait un sondage. 67 % des sondés approuvent. On a contre nous les syndicats, l'Eglise, SOS-Racisme, les socialos... Génial !
Flament-Rivière :
Le Pen ?
Djougachvili :
Silence radio.
Flament-Rivière :
Bon, on fait le point ...J'ai eu ce fax ...Tu veux le lire ?
Djougachvili :
Dac. (il lit) Le Directeur de la Répression des Fraudes d'ici. C'est fait. Il a été promu. C'est signé. On l'a confirmé au Ministre. Source sure.
Flament-Rivière :
Tu avais vu juste. On a sauvé le Choupadou.
Djougachvili :
Donc, je compte Palpebras avec nous. Treize.
Flament-Rivière :
Le suivant c'est Meynadier.
Djougachvili :
Meynadier. (Pensif) Le chirurgien malheureux.
Flament-Rivière :
Malheureux ?
Djougachvili :
Parce que ses patients avaient bien du malheur. Remarque, quand il avait bu juste ce qu'il fallait, il opérait très bien. Fallait tomber à ce moment là. Enfin, il est à la retraite. Les statistiques chirurgicales du département se sont beaucoup améliorées.
Flament-Rivière :
Qu'est-ce qu'il veut ?
Djougachvili :
Tout.
Flament-Rivière :
Pour lui ?
Djougachvili :
Non, pas du tout. C'est un idéaliste dans son genre. Un libéral vrai de vrai. Un dinosaure. Si on l'avait écouté, il y aurait jamais eu de sécurité sociale. Politiquement parlant, je le situe légèrement à gauche d'Attila ...
Flament-Rivière :
Qu'est-ce qu'il fait maintenant ? J'ai parcouru son dossier : président de la Croix Rouge, président de la ligue contre le Cancer, président de la "Croisade anti-drogue" ... Qu'est-ce que c'est ?
Djougachvili :
Une association qui veut réhabiliter les drogués (Interrogation muette de FL. R.). Par le travail et l'éducation. Tu vois : travail : un tour de vis, crac ! (il fait le geste de visser avec la main). Education : deux tours de vis, cric crac ! (idem).
Flament-Rivière :
Président de la ligue anti-alcoolique ...président de ...de... Ah, il préside aussi le club de foot ?
Djougachvili :
Présidence d'honneur. Le Ministre l'a remplacé l'an dernier. A sa demande.
Flament-Rivière :
Ca n'a pas posé de problèmes ?
Djougachvili :
Aucun. Il prenait sa retraite.
Flament-Rivière :
Je ne vois pas en quoi ça l'empêchait de présider le club de foot...
Djougachvili :
Ca ne l'empêchait pas mais, vois-tu, c'est un homme très occupé, et il n'a pas que ça à faire. Surtout à la retraite.
Flament-Rivière :
Tu m'expliques, parce que je ne vois pas.
Djougachvili :
Un club de foot, ici ça fait combien de footeux ?
Flament-Rivière :
Selon le rapport d'activité 874. Dont vingt femmes.
Djougachvili (abasourdi) :
Tu t'es tapé tous les rapports d'activités de combien d'assocs?
Flament-Rivière :
Toutes celles qui touchent des subventions du département.
Djougachvili (il hoche la tête) :
Bien ...Donc. Où en étais-je ? Ah Oui. Les footeux. 874. 874 visites médicales obligatoires annuelles à 100 francs la visite, plus les urgences, les visites de contrôle etc... 100 bâtons par an garantis pour le bon docteur-président.
Flament-Rivière :
Il a perdu tout ça ?
Djougachvili :
Il a revendu la clientèle. Ne te bile pas pour lui.
Silence.
Flament-Rivière :
J'ai préparé nos propositions. Selon tes instructions. Tu as lu ?
Djougachvili :
Oui. Beau travail. Quant à son niveau de prétentions, on ne va pas tarder à le savoir. Il va être là dans quelques minutes.
Flament-Rivière :
Pourquoi a-t-il voulu en parler avec toi, et pas directement avec le Ministre.
Djougachvili :
Ca ne se fait pas.
Flament-Rivière :
Ca ne se fait pas ?
Djougachvili :
Non.
Silence
Djougachvili :
Tu en connais pourtant un rayon, toi, sur les choses qui ne se font pas ...
Elle se détourne.
Flament-Rivière :
C'est une question de principe.
Djougachvili :
Tu as raison. Moi, même, je suis un homme pétri de principes.
Il sonne l'huissier. Celui ci entre.
L'Huissier :
Monsieur le Directeur, je vous présente mes respects.
Djougachvili :
Rémusat. Amenez nous deux cafés et "le Monde".
L'Huissier :
Oui Monsieur le Directeur. M. le docteur Meynadier est arrivé.
Djougachvili :
Alors trois cafés, Rémusat. Oubliez "le Monde"
L'Huissier :
Oui Monsieur le Directeur.
(Exit l'Huissier )
Flament-Rivière :
Et si Meynadier ne veut pas de café ?
Djougachvili :
Il n'aime pas ça. Ca va mal avec le Bourbon, le matin. Je lui ai donné rendez-vous à cette heure là, parce qu'avant il a trop la bloblotte et qu'après tu ne peux plus rien en tirer.
ACTE 2, Scène 4 : DJ, FL. R., Meynadier.
Meynadier entre. Il titube un peu. Son élocution est légèrement hésitante.
Il serre la main de Djougachvili et fait le baisemain à Flament-Rivière, puis se dirige vers le fauteuil libre.
Flament-Rivière enlève les parapheurs qui encombrent l'autre fauteuil.
D'un geste des deux bras, Djougachvili fait signe à Meynadier, puis à Flament-Rivière de s'asseoir. L'Huissier entre avec un plateau sur lequel se trouvent une cafetière en argent, trois tasses, et un sucrier.
Djougachvili :
Un petit café docteur ?
Meynadier :
Non merci, cher ami.
Djougachvili :
Merci Rémusat. Un sucre. Pas de sucre pour madame le directeur adjoint.
Meynadier :
Ah régime régime ...Mais vous n'avez pas à vous embellir encore chère amie. Votre beauté illumine déjà notre province ...
Djougachvili :
Toujours enjôleur docteur. La retraite vous profite bien à ce que je constate.
Meynadier :
Ma foi, je ne me plains pas.
(Il regarde alternativement Djougachvili et Flament-Rivière puis se décide à s'adresser à Djougachvili)
Monsieur le Ministre a souhaité que je vous rencontre, au sujet des problèmes qui se posent dans le département; je veux dire les problèmes de santé publique, qui, ainsi que vous le savez me préoccupent, fort naturellement.
Djougachvili :
Mme le Directeur Adjoint a étudié le dossier et se tient prête à vous répondre. Je dois bien sur, au préalable, appeler votre attention sur le caractère informel de notre entretien. Le Ministre n'est que vice-président du Conseil Général. Seul le Président pourrait éventuellement ...
Meynadier :
Pardonnez-moi de vous interrompre... Cet aspect des choses ne m'avait pas échappé.
Djougachvili :
Fort bien, dans ce cas. Nous vous écoutons.
Meynadier :
J'ai étudié avec attention l'avant projet de budget départemental. Les chapitres consacrés à l'action sociale m'ont, je dois vous le confesser, fort déçu.
Flament-Rivière :
Le Ministre a lui aussi un avis réservé sur ces chapitres. Très réservé même.
Meynadier :
Tout cela manque décidément de bon sens. Je ne reconnais plus notre cher président, qui, en tant que notaire, devrait avoir bien plus à cœur la défense des libertés économiques, qui sont le fondement même d'une vraie politique sociale.
Djougachvili :
Le Ministre avait justement employé cette expression : bon sens. Tenez : je l'entends encore nous dire : "ça manque de bon sens" ... N'est-ce pas chère amie ?
Flament-Rivière hoche la tête alors que Meynadier se tourne vers elle.
Meynadier :
Pour ma part, j'y vois gabegie, gaspillage et un fond idéologique fortement marqué par les funestes utopies totalitaires de triste mémoire. Tenez : la protection maternelle et infantile. Que de fonctionnaires, de psychologues, de pédiatres, alors que les clients de ces dispensaires pourraient bien plus utilement avoir recours à des praticiens libéraux. Et je ne vous parle pas de ces assistantes sociales, plus ou moins crypto-marxistes, qui amènent tous ces gens à formuler des demandes irréalistes. Demandes auxquelles ils ne songeraient même pas, si l'on ne leur en donnait l'envie. Ah, voilà bien les méfaits de notre société moderne. On veut tout, et il faut que ce soient les honnêtes gens qui y aillent de leur écot, alors même qu'on organise sous leur yeux une concurrence déloyale à l'encontre de leurs activités. Ce budget, pour tout dire, est, oserai-je le dire ...
Djougachvili :
Osez, docteur, osez ...
Il se tourne vers Flament-Rivière. Celle-ci l'encourage du regard.
Meynadier :
Soit. C'est un budget néo-collectiviste. Pour ne pas dire collectiviste tout court. Voilà c'est dit. Dire que le président est un ami de trente ans. Je le fréquente au Rotary, à la messe, et voilà qu'à la faveur de ses nouveaux pouvoirs, il laisse s'installer le laxisme le plus éhonté. Où allons nous, je vous le demande ? Allons-nous devoir sortir nos escopettes comme jadis ?
Flament-Rivière :
Sans aller jusque là, docteur, il est de fait que si nous pouvions modifier ce budget dans un sens plus libéral ...
Djougachvili ( la coupant) :
En restant social, bien sur ...
Meynadier :
Bien sur. Nous ne sommes plus au dix huitième siècle, parbleu !
Flament-Rivière :
Dans ce sens plus libéral, avec une indispensable composante sociale, nous réduirions drastiquement les dépenses indues. Par exemple, pour la protection maternelle et infantile, on pourrait imaginer de ne plus organiser de concours de recrutement.
Meynadier :
Il me semble que c'est bien là ergoter sur ce qui devrait être un principe. Diminuons les crédits, point final.
Djougachvili :
Malheureusement docteur, la loi... Vous savez la loi de décentralisation ...en donnant au département compétence sur la protection de l'enfance l'a, par là même, obligé à s'en occuper, et donc à inscrire des crédits à son budget. Sinon le budget peut être censuré par la chambre régionale des comptes et la dépense être inscrite d'office. Donc, l'astuce, c'est de prévoir la dépense, mais, suivez moi bien, dans le chapitre "concours", plus de crédits. Plus de crédits plus de concours. On recrute plus. Et chaque année, on fait baisser les dépenses sans avoir à encourir la censure.
Meynadier :
C'est astucieux. Je vous reconnais bien là, monsieur le directeur.
Djougachvili :
Vous êtes trop aimable. Mais c'est Madame le directeur-adjoint qui y a pensé.
Meynadier :
Tout de même, n'y aurait-il pas quelque chose à faire ? Regardez à Saint-Tronc, ce dispensaire de PMI qui ne désemplit jamais. Toujours plein. Et toujours par ces turcs. Il y a rien à faire, vraiment ?
Djougachvili :
Nous y avons pensé docteur.
Flament-Rivière :
La sécurité.
Meynadier :
Ah, je me disais bien que ces gens y étaient mal soignés !
Djougachvili :
Mme le directeur adjoint faisait référence au passage de la commission de sécurité. (Moue interrogative de Meynadier ) Celle des incendies. Evidemment, je vous accorde que si le département contrôle les pompiers, c'est quand même encore le Président qui préside. Bien sur, il serait envisageable, ultérieurement, de donner des consignes plus fermes.
Meynadier :
Question de volonté politique.
Flament-Rivière :
Tout à fait, docteur. Et sachez que le Ministre possède cette volonté.
Meynadier :
Je me pose une question, tout de même ...
Flament-Rivière :
Oui, docteur, quelle question ?
Meynadier :
D'un point de vue éthique ...Je suis médecin ... J'ai des scrupules ...On est vraiment obligé d'attendre de changer de président pour le faire fermer ce dispensaire ?
Djougachvili :
J'en ai bien peur. N'est ce pas, chère amie ?
Flament-Rivière :
M. le docteur Meynadier saura attendre avec nous, n'est-ce pas ?
Meynadier :
Quel dommage. Enfin, nous patienterons. J'aime bien votre programme social, vous savez. Les vrais libéraux s'y reconnaîtront.
Djougachvili :
(à part, à Flament-Rivière) :
Quatorze !
RIDEAU
ACTE 3
ACTE 3, Scène 1 : Djougachvili., Flament-Rivière, Glücklich.
Ils sont autour du bureau. Flament-Rivière écrit. Glücklich a les pieds sur le fauteuil qui lui fait face. Il est avachi sur l'autre. Il termine une cigarette qu'il écrase dans un cendrier qui déborde de mégots. Djougachvili se tient à la fenêtre. Le portrait de Chirac penche fortement. Djougachvili quitte la fenêtre, pour se diriger vers Flament-Rivière. Il regarde par dessus son épaule ce qu'elle écrit. Il pouffe. Flament-Rivière le fixe d'un regard excédé et replonge dans son écriture. Djougachvili revient vers la fenêtre. Au passage il redresse le portrait, mais, en fait il le met de travers dans l'autre sens. Il hausse les épaules, regarde les deux autres et revient à la fenêtre.
Flament-Rivière :
Glücklich ?
Glücklich :
Mmouais ?
(Il s'ébroue)
Flament-Rivière :
Vous en avez fumé combien ?
Glücklich :
Je sais pas. Quand on aime, on ne compte pas ...
Flament-Rivière :
Trop de toute façon. Ca empeste ...
Glücklich :
Demandez donc à Djougachvili d'ouvrir la fenêtre. Sa galanterie compensera ma muflerie.
Flament-Rivière :
Parce que vous pensez que ça peut se compenser ?
Glücklich :
Surtout, ne faites aucun effort pour sauvegarder les apparences. Faites moi bien sentir à quel point ma présence vous est désagréable.
Djougachvili :
Votre présence, cher ami, ne nous est nullement désagréable. Il est même significatif que le Ministre ait souhaité votre présence en ce moment. Après tout, n'est-il pas naturel que le principal responsable de son Parti soit le premier informé.
Glücklich :
Vous parlez toujours comme un livre... Et quel livre : ça pourrait s'intituler : "le faux-cul en dix leçons".
Flament-Rivière :
Vous savez, personne ne vous oblige à rester. Vous pouvez aller enfumer le jardin, on vous appellera dès qu'on saura le résultat du vote.
Le téléphone sonne. Djougachvili se précipite et décroche. Les deux autres sont à l'écoute, l'air assez anxieux.
Djougachvili :
Oui. Alors ? ..... Pourquoi ?.... Ah (silence assez long) .... un moment....
(s'adressant à FLAMENTRIVIÈRE.)
Tu es au courant pour le préfet ?
Flament-Rivière :
Au courant de quoi ?
Djougachvili :
Le type des R.G. me dit que le préfet a eu un rapport confidentiel sur...euh ... aujourd'hui. On y cite des sources proches du ministre.
Flament-Rivière :
Je ne sais pas.
Djougachvili : (au tel) :
Ca ne vient pas de chez nous... Oui... Sûrement une fuite du bureau parisien.... De toute façon dans une heure au plus on sera fixé. Salut.
(il raccroche).
Glücklich :
Votre révolution de palais tourne mal ?
Djougachvili :
Pas le moins du monde cher ami. Rien ne saurait empêcher le débat politique en cours d'aboutir à sa traduction institutionnelle.
Glücklich :
Vous pouvez traduire ça en français ?
Flament-Rivière :
Ca veut dire que tout baigne ...
Glücklich :
Donc dans une heure, le Conseil Général rejette le budget. Notre cher président démissionne séance tenante. Et dans la foulée, notre ministre, de vice-président, passe président ... Vous avez bien compté les voix.
Flament-Rivière :
Treize. Sures à 100 pour 100.
Glücklich :
C'est tout de même dommage que le foie de Meynadier l'ait empêché d'assister à ce triomphe. C'est bête. A un mois près. Et son siège qui est vacant.
Djougachvili :
Vous comptez toujours vous y présenter ?
Glücklich :
Je veux. Conseiller général. Çà en impose sur un CV.
Flament-Rivière :
Il faudra quand même être élu. Je vous rappelle ce détail.
Glücklich :
Vous avez raison de me rappeler que ce n'est qu'un détail. Je compte sur vous deux pour me mitonner une campagne électorale aux petits oignons. Avec le soutien du nouveau président, bien sur.
Djougachvili :
Bien sur, cher ami. Il vous doit bien ça.
Glücklich :
Il me doit plus que ça.
Djougachvili :
Plaît-il ?
Glücklich :
Je disais : il me doit plus que ça. Du verbe devoir. Par exemple : je dois 10 francs à mon épicier, il faudra que je pense à les lui rendre.
Djougachvili :
J'ai un autre exemple à vous proposer.
Glücklich :
Ah oui ?
Djougachvili :
Quand j'étais sans le sou, mon... banquier m'a prêté 1 million de francs. Je lui dois tout.
Glücklich : (ricanant)
C'est marrant....
Flament-Rivière :
Devoir quelque chose à quelqu'un, pour vous c'est marrant ?
Glücklich :
Oh non... Le pognon, c'est bien la dernière chose qui me fasse marrer. Non, c'est votre expression..."sans le sou".
Djougachvili :
Oui. Sans le sou.
Glücklich :
Moi, j'aurai dit "fauché".
Flament-Rivière :
C'est sûrement ce que vous auriez dit.
Glücklich :
Pourquoi vous me détestez Flament-Rivière, vous me trouvez trop vulgaire, trop cynique, trop moche ...
Djougachvili :
Cher ami. Madame le directeur adjoint ne vous déteste pas. Disons qu'elle est parfois heurtée par la rudesse de votre langage...
Glücklich :
C'est donc le côté vulgaire ou cynique. Au moins je sais qu'elle ne me trouve pas trop moche.
Flament-Rivière :
Excusez moi
(elle se lève).
Je vais téléphoner au conseil depuis mon bureau.
Exit Flament-Rivière :
ACTE 3, Scène 2 : Djougachvili, Glücklich.
Djougachvili reste un moment à l'embrasure de la porte. Il la ferme, et va s'asseoir derrière le bureau. Il se cale sur le fauteuil. Ouvre un calepin. Le referme. Pendant ce temps, Glücklich l'a constamment suivi du regard, de façon très ostensible.
Djougachvili relève alors les yeux et fixe Glücklich.
Djougachvili :
Vous êtes un sale con mal élevé, Glücklich. Vous nous gonflez. Le ministre en a assez de vos sarcasmes, et des ragots que vous répandez partout. Vous ne pouvez pas fermer un peu votre claquemerde ? Non mais, qu'est-ce qui vous a pris d'aller raconter notre plan dans cette boite à partouzes que vous fréquentez ?... Comme si vous ne saviez pas que le patron émarge aux R.G. ?.... Vous l'avez fait exprès ?
Glücklich :
Je l'ai fait exprès.
Djougachvili :
Je m'en doutais.
Glücklich :
Vous voulez le fond de ma pensée Atchoum ? Vous aimez le Pouvoir, vous détestez le hasard. Moi j'aime le pognon, je me fous du pouvoir et j'adore jouer. On n'a donc rien en commun. On ne devrait pas se disputer, il n'y a pas un seul centre d'intérêt qu'on partage. On n'est jamais en concurrence.
Djougachvili :
La concurrence ? Mais quelle concurrence ? Pour qui vous prenez vous ? Je m'en branle de vous. Vous êtes une sous-merde. Vous êtes le wagon de queue qu'on a raccroché au train parce qu'on a besoin d'une lumière rouge. Vous êtes notre P.M.E de service dynamique et exemplaire. On vous fait passer six fois par an aux actualités régionales. On vous fait inviter dans des colloques internationaux. Même à T.F. 1. Sans nous vous n'existeriez pas plus qu'une de vos cuvettes en plastique.
Glücklich :
Tout ça parce que je vous appelle Atchoum...
Djougachvili :
J'ai quarante sept ans. Ca fait donc quarante sept ans qu'on m'appelle Atchoum dès que j'ai le dos tourné. Ne vous croyez pas si important. Non, ce que je ne supporte pas chez vous, c'est que vous n'avez même pas la décence, en public, comme en privé, d'avoir le minimum de reconnaissance envers nous. Tout vous est du. Vous vous croyez tout permis.
Glücklich : (se levant ) :
Mais je ne me crois pas tout permis. Je sais que tout m'est permis. Quand je suis arrivé dans votre pays de cul-terreux je n'avais plus un kopeck et j'étais interdit dans toutes les banques. Vous m'avez sorti du néant parce que vous aviez besoin de quelqu'un qui soit assez habile pour faire tourner cette usine à la con, et qui ait assez de bagout pour en imposer à ceux qui tiennent la pompe à fric. J'ai joué votre jeu. Vous avez votre usine modèle : les contribuables des quinze pays de l'Union Européenne y ont mis le prix. Pour ça je vous rend hommage : vous êtes l'antimaastrichien le plus kador pour les faire raquer. Ceci étant, qu'est ce que vous pouvez faire contre moi : que dalle. Zéro. Si je tombe, votre vitrine se casse la gueule. Vous avez encore besoin de moi quelque temps, Atchoum. Votre ministre est encore trop tendre pour se payer une casserole sur fond de subventions plus ou moins bien utilisées. Alors...
Il sort une cigarette de son paquet et l'allume
... monsieur le directeur de cabinet ... Atchoum ... allez vous faire voir et, sur ces bonnes paroles, je vais pisser.
(Il va vers la porte. Au moment où il l'ouvre, il se retourne vers DJ. )
Et ne vous faites surtout pas de souci : je reviens.
(exit Glücklich.
ACTE 3, Scène 3. DJOUGACHVILI, L'HUISSIER.
DJ. écrit. Il met le bristol dans une enveloppe et sonne. L'H entre.
Il va parler mais DJ. le précède.
Djougachvili :
Rémusat. Vous voulez bien apporter çà au cabinet du Préfet. A remettre en main propre à la personne dont le nom est sur l'enveloppe. Il y aura une réponse. Vous me l'amenez immédiatement. Merci Rémusat.
L'H. s'incline légèrement et sort. DJ. se met à siffler "Sambre et Meuse".
ACTE 3, scène 4 : DJOUGACHVILI, FLAMENT-RIVIÈRE.
FLAMENTRIVIÈRE entre. Elle regarde Djougachvili qui continue à siffler et fait des mimiques en la regardant. Elle sourit et va à la fenêtre. Djougachvili se lève, et se place derrière elle, toujours en sifflant, mais de plus en plus doucement et sur un rythme de moins martial. Il lui passe le bras droit autour du cou et prend sa main gauche dans la sienne. Elle le laisse un moment ainsi. Puis elle incline la tête sur son bras, se retourne, et passe sa main sur sa nuque. Il s'arrête de siffler. Il va pour l'embrasser, mais elle se dégage doucement et va s'asseoir sur l'un des fauteuils.
Djougachvili :
Tu as l'air bien pensive. Tu as le trac.
Flament-Rivière :
C'est un jour important. On franchit une étape. Si ça marche ...
Djougachvili :
Ca va marcher. Ca a marché.
Flament-Rivière :
Ton ministre sera sur la bonne voie. Il aura enfin un mandat local qui lui permettra de donner toute sa mesure. Je lui fais confiance pour que les caméras soient fixées sur le département. Sans parler des journaux. Surtout celui de ce milliardaire qui s'est entiché de lui.
Djougachvili :
Pourquoi dis-tu "ton ministre". C'est le notre. Notre ministre à nous.
Flament-Rivière :
A nous ? ... Tu ne crois pas plutôt que c'est nous qui sommes à lui ? Surtout toi. Depuis si longtemps.
Djougachvili :
Sans nous ces gens là ne sont rien. C'est nous qui les faisons exister. Ils n'ont qu'à se donner la peine de se faire élire.
Flament-Rivière :
Tu es content de jouer au docteur Frankenstein. Pour toi, c'est ta créature. Tu te souviens de ce qui arrive au vrai ?
Djougachvili :
Sauf que dans mon cas, la créature ne peut pas échapper à son créateur. Je ...
Flament-Rivière :
Son créateur ? Tu crois sincèrement que tu es son créateur ?
Djougachvili :
Si je n'avais pas planifié sa carrière jusqu'au moindre détail, tu crois qu'on saurait seulement qu'il existe. Il n'aurait même pas été sous-ministre. Il serait encore un obscur député de base au verbe haut, connu pour ses excès de langage. Il aurait les honneurs des gazettes quand il en dirait une vraiment trop excessive. Et ça ferait rire les gens. Aujourd'hui, regarde le baromètre 30 % de favorable, 45 % de défavorables, seulement 25 % d'indifférents. Tu te rend compte : on a réussi à ce que 3 français sur quatre aient un avis sur lui...
Flament-Rivière :
On a réussi ? Tu as réussi. Tu vas pouvoir goûter au triomphe.
Djougachvili :
Oui, peut-être. Allez, on refait les pointages.
Flament-Rivière :
Encore ! Mais on l'a déjà fait dix fois...
Djougachvili :
On va le faire une onzième. Prend la liste.
Elle hausse les épaules et prend un dossier sur le bureau. Elle l'ouvre et en sort une double page.
Djougachvili :
Tu y es ?
Elle fait signe que oui.
Djougachvili :
Les six socialos on s'en fiche. Les nôtres : Letrou ?
Flament-Rivière :
Pour nous.
Djougachvili :
Noblemont ?
Flament-Rivière :
Pour nous.
Djougachvili :
Gadou-Meurice ?
Flament-Rivière :
Pour eux.
Djougachvili :
Bluquart ?
Flament-Rivière :
Pour nous. Mais tu as déjà fait les pointages. Et puis à quoi ça sert ? Ils ont déjà voté si ça se trouve !
Djougachvili :
Ca nous occupe !
Flament-Rivière :
Ca t'occupe toi ! Moi ça va très bien. Je sais attendre.
Djougachvili :
Moi aussi.
Flament-Rivière :
Tu ne sais pas attendre.
Il va s'asseoir. Il pose ses pieds sur le bureau. Elle le regarde. Il enlève ses pieds. Il se relève et va se placer derrière son propre fauteuil, qu'il empoigne à deux mains. Il la fixe, d'un regard dur.
Djougachvili :
Ou es tu née déjà ?
Flament-Rivière : (interloquée) :
Pourquoi ?
Djougachvili :
Réponds .
Flament-Rivière :
Fontenay aux Roses. Pourquoi ?
Djougachvili :
Je suis né à Aulnay sous Bois. A entendre les deux noms, on pourrait croire que ce sont les mêmes banlieues, pleines d'arbres et de fleurs. Tu connais Aulnay sous Bois ?
Flament-Rivière :
Evidemment non. Toi tu connais Fontenay aux Roses.
Djougachvili :
Voilà. C'est justement la question. je connais Fontenay aux Roses. Tu ne connais pas Aulnay sous Bois. Ton père, il est de quelle origine ?
Flament-Rivière :
Mon père ? Je n'en sais rien. D'aucune. Il est né à Paris.
Djougachvili :
Allez. Supposons qu'il soit hollandais. Après tout, il s'appelle Flament. Est-ce que dans ton école on t'a jamais traité de "fille de hollandais" ?
Flament-Rivière :
Je t'arrête. La revanche du moujik c'est du réchauffé.
Djougachvili :
Moujik. Oui. Se faire appeler moujik, fils de moujik, par tout le monde jusqu'à quatorze ans. Après c'était simplement Atchoum. Et pour les communistes "fils de fasciste". Je rentrai à la maison, mon père n'était pas là. Il était sur un chantier, ou en train de faire Dieu sait quel petit boulot. Ma mère ne parlait jamais, ou si peu. Le dimanche, il nous traînait à l'église russe orthodoxe. Un train de banlieue. Deux changements de métro, un bus. On mettait deux heures. Et deux autres pour revenir. J'avais toujours des souliers vernis le dimanche. Comme je ne les mettais qu'à cette occasion là, ils étaient toujours ou trop neufs ou trop petits. Ma vie était faite de certitudes. La semaine je me faisais insulter. Le dimanche j'avais mal au pied. Tous les jours j'avais honte. Honte de mon père, parce que c'était un raté incapable. Honte de ma mère, parce qu'elle avait épousé ce raté incapable, et qu'elle était resté avec. Et honte de moi parce que j'étais là.
Flament-Rivière :
Arrête.
Djougachvili :
Non, attends. Noël : une semaine de retard sur les autres mômes, calendrier orthodoxe. Toujours décalé. Une année, j'avais douze ans, ou treize, je ne sais plus, mon père me dit : "Fils", il m'appelait jamais par mon prénom, toujours "fils", il me dit, donc : "Fils, je crois que cette année tu auras un beau Noël". Je me couche en me disant que j'aurai peut être un machin du même genre que les autres, un train électrique, un mécano, un circuit 24, enfin tu vois, un cadeau de Noël. Le matin. Je me réveille. Il y a un paquet posé là, sur mes chaussons. Je le palpe. C'est mou. J'ouvre : dedans, il y a une espèce d'habit blanc avec des galons et du fil d'or. Mon père arrive. "Fils, tu es content ?". Je le regarde, l'air con. Enfin, je crois que je dois avoir l'air con. Je m'entends lui dire quelque chose du genre "mais j'ai plus l'âge des panoplies". Et alors là, il change de visage. Il devient vert. Je vois une larme sur sa joue. J'ai l'air encore plus con. Il me dit : "Fils, c'est un uniforme de cadet de la garde impériale. Il est juste à ta taille. On me l'a cédé. Tu pourras le porter pour Pâques et pour les fêtes. Je serai fier de toi." Je baisse la tête. Et à Pâques suivantes, il m'emmène dans un vrai Châtelet. Ca s'appelle le club des anciens officiers du Tsar. Ils sont tous déguisés comme au Carnaval. Il est fier de moi. J'ai honte.
Flament-Rivière :
Oui, mais l'histoire finit bien. Tu es là.
Djougachvili :
L'histoire continue. Elle n'est pas finie.
Il y a un long silence. Elle toussote.
Flament-Rivière :
Pourquoi détestes-tu les gens ? Si tu savais à quel point ils se rendent compte combien tu les méprises. Par moment c'en est insupportable. Il y a une espèce d'aura de haine autour de toi. Comment fais-tu pour ne pas en souffrir plus que ça ? Je ne pourrai jamais.
Djougachvili :
Tu es une femme.
Flament-Rivière :
Tu réponds à côté. Comment fais-tu ?
Djougachvili :
Pour ?
Flament-Rivière :
Pour ne pas en souffrir ?
Il reste silencieux. Le téléphone sonne.
Djougachvili :
Il laisse sonner six fois, et décroche, sa voix est lasse au début, puis s'affermit.
Oui... Oui... Combien de temps ? ...Comment vous ne savez pas ? C'est votre job de savoir. Démerdez vous !... Oui... Pas la peine de rappeler tant que vous n'en savez pas plus long... J'attends.
Il raccroche
Flament-Rivière :
Qu'est-ce qu'il y a ?
Djougachvili :
Une suspension de séance. Il ne sait pas pourquoi, ni pour combien de temps... C'était pas dans le scénario. Enfin, bon.
On frappe. FLAMENTRIVIÈRE. va à la porte et ouvre. L'Huissier entre en tenant une enveloppe de kraft qu'il lui tend.
Acte 3, Scène 5 : FLAMENT-RIVIÈRE, DJOUGACHVILI , L'HUISSIER, GLÜCKLICH.
Djougachvili :
C'est pour moi.
Il va vers lui l'H. et lui arrache l'enveloppe des mains. Il la regarde et la déchire, et commence à lire les feuillets qu'il en a extrait. Pendant ce manège, G. est entré.
Glücklich :
se tournant vers Flament-Rivière avec un sourire surfait
J'ai suivi vos conseils. Je suis allé enfumer le jardin.
Djougachvili :
à l'Huissier
Il vous a dit quelque chose ?
L'Huissier :
Non monsieur le Directeur. Il m'a juste remis cette enveloppe.
Flament-Rivière :
Quelque chose qui cloche ?
Djougachvili :
Non, rien. C'est bon Rémusat. Ne vous éloignez pas.
L'Huissier :
A votre disposition monsieur le directeur.
Il salue chacun des présents d'un hochement de tête.
Madame, Monsieur.
Exit l'Huissier
Glücklich :
Vous avez l'air de quelqu'un qui vient de recevoir une mauvaise nouvelle.
Djougachvili :
Non.
Flament-Rivière :
Glücklich, ça vous ennuierait de nous laisser un moment.
Glücklich. :
Ca m'ennuie, mais je vais vous laisser quand même. Je peux utiliser le téléphone de votre bureau chère amie ?
Flament-Rivière :
Faites comme chez vous.
Glücklich :
Pas encore. A tout de suite.
Exit Glücklich
ACTE 3, Scène 6 : DJOUGACHVILI, FLAMENT-RIVIÈRE.
Flament-Rivière :
Mais qu'est-ce qu'il y a ?
Djougachvili :
Il manque une page.
Flament-Rivière :
Une page ?
Djougachvili :
Oui. Regarde C'est écrit en haut à gauche,
il lui montre les pages une à une
Page 1 sur 4, 2/4, 3/4. C'est un blanc. Tu sais ces rapports non signés destinés aux huiles de l'intérieur. Et il manque une page.
Flament-Rivière :
Qu'est-ce que ça raconte.
Djougachvili :
Ca raconte comment on va virer le vieux et mettre le ministre à sa place. Il y a tous les détails. Les noms de tous les conseillers généraux. Regarde. On a pointé chaque vote. Tu vois, tu n'as pas été la seule.
Flament-Rivière :
La source.
Djougachvili :
Ouvrez les guillemets : sure et très proche du ministre. Fermez les guillemets. Ils ne mentionnent jamais les noms de leurs informateurs. Source, ça ne désigne pas forcément une seule personne. Ca peut être un recoupement de plusieurs informations concordantes.
Flament-Rivière :
Tu as une idée ?
Djougachvili :
Ce n'est pas moi. Je présume que ce n'est pas le ministre. C'est tout ce que je peux dire.
Il s'assied. Elle vient se placer debout devant lui.
Flament-Rivière :
Est ce que tu sous entends par là que ça peut être moi ?
Djougachvili :
Tu es trop familière avec Rémusat.
Flament-Rivière :
Parce que Rémusat travaille pour les R.G. ?
Djougachvili :
C'est un ancien flic...
elle semble tomber des nues
Ah, tu ne le savais pas ? Réformé pour blessures en service commandé.
Flament-Rivière :
Je l'apprends.
Djougachvili :
Je sais que Glücklich a bavardé. Mais il y a des choses trop précises. Il ne peut pas les avoir su.
Flament-Rivière :
Par exemple ?
Djougachvili :
La source fait allusion à Herbulot.
Flament-Rivière :
Celui qui ...
Djougachvili :
Oui, celui qui a presque réussi à faire oublier sa fréquentation assidue des Kommandanturs. Mais pas à tout le monde. C'est un des premiers qui ont marché avec nous. Marché au pas de l'oie ... Une vieille habitude chez lui. En fait, la source en parle aussi par rapport au père du ministre.
Flament-Rivière :
Ah... Il ... lui aussi.
Djougachvili :
C'est la France profonde ici, tu sais. Herbulot a mis le pied du ministre à l'étrier. Il est resté puissant. Il en sait beaucoup.
Flament-Rivière :
Tu connais cette histoire depuis longtemps.
Djougachvili :
Je l'ai toujours connue.
Flament-Rivière :
Ca ne t'a jamais posé de problème. Savoir que tout le système que tu mettais en place reposait sur un ancien collabo.
Djougachvili :
Un ancien collabo avec beaucoup de relations.
Flament-Rivière :
C'est sordide.
Djougachvili :
C'est la vie.
(elle soupire)
Flament-Rivière :
Comment est-il cet Herbulot ?
Djougachvili :
Il te plairait beaucoup.
Flament-Rivière :
Ca m'étonnerait. Mon grand-père était dans la division Leclerc. Il a été tué en Alsace alors que ma mère avait dix ans. L’autre, le père de mon père était pasteur. Il a passé la guerre à sauver des juifs. Mon père ne supporte pas les gens comme Herbulot. Et moi non plus.
Djougachvili :
Pourtant, comme ça, tu vois, il a l'air, non seulement inoffensif, mais même carrément sympathique. Un vieux monsieur aux cheveux blancs très distingué. Toujours tiré à quatre épingles. Costume croisés sombre. Ca fait mieux ressortir le ruban rouge...
elle semble suffoquée et va parler, il fait un geste du plat de la main pour l'interrompre
Une décoration espagnole. Rassure-toi. Ou en étais-je. Ah oui : il marche droit. Il fait du cross-country. Si tu l'avais rencontré, à coup sur il t'aurait fait le baisemain et t'aurait appelé "chère petite madame". Un chic fou.
Flament-Rivière :
Si vous me l'aviez fait rencontrer, je lui aurai dit ma façon de penser.
Djougachvili :
Eh oui ! C'est bien pour ça qu'on ne te l'a pas fait rencontrer.
Flament-Rivière :
La main droite fait des choses que la main gauche n'a pas à savoir. A quoi ça rime tout ça ?
Djougachvili :
Ca ne rime à rien. C'est un jeu. le plus passionnant : le jeu du Pouvoir. Herbulot est indispensable dans la stratégie du ministre. Et toi aussi, tu es indispensable. Chacun à votre place. Vous n'êtes pas interchangeables. Vous n'êtes même pas complémentaires. Il a besoin des relations d'Herbulot comme il a besoin de ta fermeté souriante, ...et de ta compétence.
Flament-Rivière :
Et toi ? De quoi a-t-il besoin chez toi ?
Djougachvili :
Je suis le ciment. C'est moi qui fait tenir tout ça ensemble.
Flament-Rivière :
Tu ne fais pas tenir tout ça ensemble. Tu as assemblé les pièces. C'est le ministre qui les fait tenir. N'oublie pas que c'est sa carrière à lui qui est l'enjeu. Pas la tienne.
Djougachvili :
C'est la même chose. Tu ne peux pas comprendre ça. C'est mon ami. Mon frère. On s'aime, tu sais.
Elle ne répond pas. Ils s'observent un long moment, puis elle détourne son regard.
Flament-Rivière :
Bon, alors, cette page qui manque, qu'est ce que ça veut dire ?
Djougachvili :
La première partie est une note de synthèse rappelant comment on a procédé depuis deux ans. C'est significatif.
Flament-Rivière :
Ca je ne te le fais pas dire. Si la note commence par un résumé, ça veut dire que le ou les destinataires n'ont pas besoin qu'on entre dans des détails qu'ils connaissent. Par conséquent ....
Djougachvili :
Par conséquent, je te l'accorde, pas mal de gens nous suivent depuis le début. Mais ils n'ont rien fait contre nous....
Flament-Rivière :
Ils attendent peut-être le dernier moment.
Djougachvili :
Justement, je ne le crois pas. Mais les événements d'aujourd'hui doivent comprendre trois points. Premièrement, le budget est rejeté. Deuxièmement, le Président démissionne. Troisièmement, le ministre est élu à sa place.
Flament-Rivière :
Ca n'est pas dans la note ?
Djougachvili :
Si.
Flament-Rivière :
Quel est le problème ?
Djougachvili :
Le point quatre.
Flament-Rivière :
Quel point quatre ?
Djougachvili :
Celui qui se trouve sur la page qui manque.
Flament-Rivière :
Ne me dis pas que tu ne sais pas quel est le point quatre.
Djougachvili :
Ca fait deux ans que je travaille pour en aboutir à aujourd'hui. Et aujourd'hui comprend trois points. Peut-être que le quatre c'est une mise en perspective pour l'avenir. Ce que le ministre sera capable de faire sur le plan national, maintenant qu'il a un enracinement local solide.
Flament-Rivière :
C'est sûrement ça.
Djougachvili hoche la tête.
Djougachvili :
Tu as raison. C'est forcément ça.
ACTE 3, Scène 7 : DJOUGACHVILI, FLAMENT-RIVIÈRE, L'HUISSIER, GLÜCKLICH.
On entend une altercation dehors. Glücklich entre en bousculant l'huissier.
L'Huissier :
Pardonnez moi monsieur le directeur, mais Monsieur le président n'a pas voulu que je l'annonce.
Exit l'Huissier
Glücklich s'assied après les avoir toisé ironiquement. Il allume une cigarette.
Flament-Rivière :
Vous êtes président de quoi Glücklich ?
Glücklich :
Je ne sais pas. Je suppose que si quelqu'un vient ici il a forcément le rang de président de quelque chose. Rémusat doit donc appeler tout le monde président. Sauf les directeurs...
Djougachvili :
Que nous vaut cette arrivée agitée ?
Glücklich :
J'ai des nouvelles.
Flament-Rivière :
Lesquelles ?
Glücklich :
L'interruption de séance.
Djougachvili :
Nous savons qu'il y a une interruption de séance.
Glücklich :
Mon conseiller général à moi. Vous savez, là où est l'usine. Ce trou perdu dans la....
Djougachvili :
Nous connaissons.
Glücklich :
Il m'a appelé sur son portable. Hé Hé. Je lui avais offert ça en cadeau pour son anniversaire.... Il a enfreint le huis-clos pour me bigophoner depuis les toilettes...
Flament-Rivière :
Intéressant.
Glücklich :
C'est ce qui se passe qui est le plus intéressant.
Flament-Rivière :
Bon, vous nous dites ce que vous avez à dire Glücklich ?
Glücklich :
Vous voulez que j'accouche, quoi ?
Djougachvili :
Dit avec ses mots à elle, c'est en effet le fond de notre pensée.
Glücklich :
Vous voyez que ce vieux Glücklich peut vous être utile...
Djougachili décroche le téléphone et compose un numéro.
Glücklich :
Vous appelez les R.G. ?
Djougachvili ne répond pas. Il tourne ostensiblement le dos à Glücklich
Glücklich :
06.07.08.44.97. C'est bien ça ?
Djougachvili regarde Glücklich. Il raccroche.
Glücklich :
Pas libre hein ?. C'est capricieux ces petits machins portables. Ca marche jamais quand il faut.
Flament-Rivière :
Merci de votre aide Glücklich. Vous pouvez nous laisser maintenant ?
Glücklich :
Mais non. Allez. Ils ont interrompu juste au moment où le budget allait être soumis au vote. C'est un ami du président qui a demandé l'interruption. Il se sont réunis, tous les conseillers de la majorité, et là....grande nouvelle, voilà qu'on lit une lettre du Premier Ministre. Il les somme de voter le budget.
Djougachvili :
Le Premier Ministre ?
Glücklich :
Lui même.
Flament-Rivière :
Il les somme de voter le budget. Sinon quoi ?
Glücklich :
Sinon rien. Il leur donne un ordre. Point à la ligne.
Djougachvili :
Il y a autre chose ?
Glücklich :
Oui.
Djougachvili :
Quoi donc ?
Glücklich :
La ligne a été coupée. J'ai entendu un bruit de chasse d'eau. Et Tut Tut Tut ...Plus rien.
Flament-Rivière :
à Djougachvili, très vite, très sèchement
Ton avis ?
Djougachvili :
Je vais dans le bureau du Ministre. Je vais appeler Matignon sur l'Inter.
Il sort, et juste avant de franchir la porte, semble marquer une hésitation. A ce moment, Glücklich, qui lui tourne le dos, lance, en faisant des volutes de fumée
Glücklich :
De rien. Pas de quoi.
Exit Djougachvili.
ACTE 3, Scène 8 : FLAMENT-RIVIÈRE, GLÜCKLICH.
Glücklich :
Je me marre.
Flament-Rivière :
Je ne vois pas ce qui peut vous amuser. On ne s'attendait pas à un veto de Matignon.
Glücklich :
Je vous ai dit que Matignon mettait un veto, moi ?
Flament-Rivière :
Vous nous avez bien dit qu'il nous sommait de voter le budget.
Glücklich :
Ca, oui.
Flament-Rivière :
Et pour vous ce n'est pas un veto ?
Glücklich :
Non.
Flament-Rivière :
Je ne vous suis pas.
Glücklich :
Ce n'est pas un veto, à cause du deuxièmement.
Flament-Rivière :
Ah ! ... Parce qu'il y a un deuxièmement.
Glücklich :
Ben oui. Celui que je n'ai pas pu entendre parce qu'on a été coupé. Vous savez, la chasse d'eau ... Tut Tut Tut ...
Flament-Rivière :
Vous accouchez Glücklich !
Glücklich :
Quand vous êtes vulgaire, vous êtes vraiment bandante. C'est comme une cerise sur un gâteau.
Flament-Rivière :
Je vous emmerde Glücklich. Vous êtes un petit branleur, et si vous voulez le savoir vous ne me sauterez jamais.
Glücklich :
C'est en effet fort probable.
Il se lève.
Glücklich :
Atchoum ne va pas aimer le deuxièmement. Ca dit : le président doit démissionner, et le ministre devenir président, pour calmer les esprits et faire repartir le département sur de nouvelles bases. A propos, que je vous dise, ça n'est pas dans la lettre, mais il y a un troisièmement : le président est nommé secrétaire d’état auprès du Ministre de l'Aménagement du Territoire, chargé de la Reconstruction des Espaces Ruraux. Ca en jette, non ?
Flament-Rivière :
Le ministre devient donc président, et tout en douceur... C'est ce qu'il voulait. Et de toute façon, il aurait réussi.
Glücklich :
Mais, sans rien devoir à Paris.
Flament-Rivière :
En effet.
Glücklich :
Voilà. C'était là que vous étiez attendus. Atchoum et vous, vous pouvez quand même vous délivrer un satisfecit. Enfin quoi, vous avez atteint votre objectif principal, pour employer une métaphore militaire. Votre petit roquet de ministre est devenu président, à l'heure qu'il est, ou bien c'est comme si c'était fait. Mais... mais... mais... il n'est pas encore autorisé à devenir grand doberman. Juste moyen roquet. Enfin, je suis pas chien : je vous laisse le choix de la terminologie. L'important, c'est qu'il ne pourra pas mordre aussi fort qu'il l'aurait voulu. On le laissera aboyer, soit, mais, on va lui limer un peu les crocs d'abord.
Flament-Rivière :
Comment êtes vous au courant de tout ça ?
Il s'ébroue, et la fixe mi-souriant, mi ironique.
Glücklich:
Çà, chère amie, c'est mon petit secret ...
RIDEAU
ACTE 4
ACTE 4, Scène 1 : DJOUGACHVILI, puis l'HUISSIER.
Les lampes sont toutes allumées. Djougachvili est au tel. Il regarde fréquemment sa montre.
Djougachvili :
...oui, j'attends...
(il siffle "Sambre et Meuse" entre deux phrases mais pas de façon continue, et de plus son sifflement est étouffé, et s'enraye parfois)
...allô ...Ici Djougachvili. (soupir de lassitude) D. , oui, comme Daniel, J.O.U.G.A.C.H.V.I.L.I. ... directeur de cabinet du président du Conseil Général... Oui.... non, je ne veux pas parler à son chargé de mission, je veux le directeur de cabinet de Monsieur le Ministre. C'est ça... Non.... Il connaît mon numéro.... quand... demain soir ?.... Mais non.... Allô... putain ! mais quelle conne !
il raccroche avec violence
On frappe. L'Huissier entre. Il tient un plateau sur lequel est posé une enveloppe.
L'Huissier :
On vient d'apporter ceci pour vous, monsieur le directeur.
Djougachvili :
Merci Rémusat.
Il prend l'enveloppe et commence à la déchirer pour l'ouvrir
Qui l'a amené ?
L'Huissier :
Un coursier, Monsieur le directeur.
Djougachvili :
Il est reparti ?
L'Huissier :
Oui, monsieur le directeur.
Djougachvili :
il lit le bristol qu'il a trouvé à l'intérieur de l'enveloppe
Merci Rémusat. Vous pouvez rentrer chez vous. Il se fait tard.
L'Huissier :
Etes vous sur que vous n'aurez plus besoin de moi, monsieur le directeur ? Il n'est que dix heures, mon épouse a l'habitude.
Djougachvili :
Mais non, Rémusat. Allez, ne faites pas languir madame Rémusat.
L'Huissier fait une vague moue et sort, après avoir salué.
Djougachvili compose un numéro de tel.
Djougachvili :
Allô. Oui. C'est moi. Tu es encore là ?.... Bon. Passe à mon bureau. Je t'expliquerai... Dac. A la demi.
Il raccroche
La porte s'ouvre, et le Président fait son entrée.
ACTE 4, Scène 2 : DJOUGACHVILI, LE PRÉSIDENT.
Le Président :
Alors Djougachvili, ce triomphe ?
Djougachvili :
Je ne m'attendais pas à votre visite, président, mais, je suis heureux de vous recevoir.
Le Président passe devant lui et lui tape sur l'épaule. Djougachvili a tendu la main mais le Président ne l'a pas vu. Djougachvili se ravise et la met derrière son dos. Le résident s'assied dans fauteuil. Djougachvili lui fait face, allant et venant du mur au bureau. Le Président ne le quitte jamais des yeux.
Le Président :
Je vais vous rectifier, Djougachvili, vous n'êtes pas heureux, vous êtes surpris. Au moment où j'allais partir, en levant les yeux, depuis la cour, j'ai vu de la lumière dans votre bureau. Je me suis dit que ce serait sûrement la dernière fois que je pourrai vous voir et ... disons ...avoir un échange de vues avec vous. En fait, en y réfléchissant bien, ce sera surtout la première fois ...
Djougachvili :
C'est possible, Président. Puis je vous offrir quelque chose ?
Le Président :
Non merci. Depuis mon cancer je ne suis plus autorisé à rien. Oh ! ... Djougachvili... n'ayez pas l'air de le découvrir, c'est le secret le plus mal gardé du département.
Djougachvili :
La rumeur en était venue jusqu'à moi, en effet, et j'en ai été attristé. Mais j'ai plaisir à voir que vous paraissez en excellente santé.
Le Président :
Pas de problème. Je devrai normalement mourir en excellente santé dans une dizaine de mois. Mais je pense, sur ce point là non plus, ne pas vous apprendre grandchose...
Djougachvili :
Président, vous me gênez, je ne...
Le Président :
Je vais encore devoir vous rectifier. Jusqu'à cet après midi, je vous ai gêné. Maintenant je vous embarrasse. Nuance. Nous autres notaires, sommes très attentifs aux nuances. Vous n'imaginez pas le nombre de conflits qui peuvent découler d'une erreur de syntaxe. Je vous assure. Non, vous n'en reviendriez pas. Enfin, ça occupe les tribunaux d'instances pendant les longs mois d'hiver. Au fait : vous avez déjà assisté à une audience du tribunal paritaire des baux ruraux ? Non ? Dommage pour vous. Les distractions sont si rares dans nos campagnes.
Djougachvili :
Eh bien, vous êtes certainement le mieux placé pour en apprécier, président. Mais, au fait, que puis-je pour vous ?
Le Président :
Au fait comme en fait, rien. Plus personne ne peut rien pour moi. Je viens il y a une heure de refuser le sous-ministère qu'on m'avait réservé pour prix de ma ... disons ... renonciation spontanée. Parce que, tout bien pesé, je me retire, mon vieux. Je prends ma retraite. J'ai envie de consacrer mes derniers mois à ma famille, à mes chevaux et puis un peu aussi à moi même. J'ai toujours exécré le stoïcisme. Je suis sur que c'est au moins une chose que nous avons en commun.
Djougachvili :
Vous ne vous trompez pas, président.
Le Président :
Cependant.. .
il marque une pause
... Avant de vous tirer ma révérence, j'ai voulu savoir pourquoi vous teniez tant à me faire dégager aussi vite. Vous n'aviez que quelque mois à attendre ? Pourquoi vous être donné la peine de monter ce complot ?
Djougachvili :
Décidément, vous m'emb... vous me mettez très mal à l'aise président.
Le Président :
Allez, allez, faites un effort. Je ne peux plus vous nuire en rien. Vous n'allez pas résister au plaisir de m'expliquer l'objet d'une si brillante manœuvre. Franchement, ce matin, en arrivant, je n'en menais pas large. Nous avions fait les même pointages, n'est-ce pas ! J'étais à peu près sur de finir la journée comme ancien président....
Djougachvili :
En deux mots ...
Le Président :
En deux mots seulement ?
Djougachvili :
Façon de parler...
Le Président :
Parlons donc...
Djougachvili :
Il fallait que votre départ...spontané... soit exclusivement lié à des considérations locales. De cette façon, votre successeur ...
Le Président :
Votre patron...
Djougachvili :
Monsieur le Ministre ...
Le Président :
Si vous voulez ...
Djougachvili :
... votre successeur, légitimé en sa fonction par les seuls élus locaux, aurait pu construire son action nationale sur un enracinement local incontesté.
Le Président :
Je vois. Il aurait pu vaquer aux affaires de l'Etat à Paris, en laissant un vice-roi gérer le département en son nom. Je dis vice-roi à dessein, en pensant à vous, car j'imagine qu'aucun des membres de la bande de sombre crétins que vous avez soudoyé n'aurait pu remplir ce rôle.
Djougachvili :
Président, vous me permettrez de ne partager nullement cette qualification pour les désigner.
Le Président hoche la tête et prend une expression admirative.
Le Président :
Dans votre langage, et quel langage ! …vous pensez à "sombre crétins", je présume ?
Djougachvili :
...Le fait est que le ministre n'a pas une confiance absolue dans leur capacité à exercer la mandature en son absence.
Le Président :
Ce n'est pas moi qui lui donnerait tort. Et encore, Meynadier est mort ... Celui-là, il vous aurait salement embêté, vous savez. Croyez moi, je l'ai quand même pratiqué pendant vingt ans. C'était plus qu'un sombre crétin, c'était un sale con. Vous l'aviez déjà entendu parler des dispensaires de PMI ?
Djougachvili :
Oui, président.
Le Président :
C'était une obsession chez lui. Il faisait une affaire personnelle de la disparition de toute forme de médecine sociale. Vous savez pourquoi ?
Djougachvili :
Politiquement parlant, j'explique cela par une approche libérale peut être un peu excessive...
Le Président :
Excessive ? Fanatique, oui ...Et tout ça parce qu'en 47, jeune toubib,... eh oui, il avait été jeune ...en 47. Il avait postulé pour être médecin de la préfecture. Il y avait deux candidats. Je venais d'être élu au Conseil. C'est l'autre qui a eu le poste. Un ancien résistant, qui était rentré de Mathausen en triste état. Un communiste. J'avais voté pour lui d'ailleurs. Meynadier le savait. Il ne me l'a jamais pardonné. Vous voyez à quoi tiennent les choses ? Si Meynadier avait eu le poste, il serait peut être devenu quelque chose du genre radical de gauche. ou socialiste de droite ou écolo...Enfin, vous me comprenez...
Djougachvili :
Je vous comprends, président, mais je comprends moins bien l'objet de... votre visite ?
Le Président :
Pour vous, il faut que tout ait un objet ?
Djougachvili :
Je ne sais que vous dire. Ne croyez vous pas que nous nous égarons ?
Le Président :
Nous égarer ? Mais non Djougachvili .... mais non ...
il soupire
A propos, vous savez que tout le monde vous appelle "Atchoum" ?
Djougachvili :
Je le sais.
Le Président :
Qu'est ce que ça vous fait ?
Djougachvili :
C'est une question personnelle.
Le Président :
C'est à dire ?
Djougachvili :
C'est à dire que je préfère ne pas m'étendre dessus.
Le Président :
Vous préférez marcher dessus, comme sur les gens...
Djougachvili :
Président, j'ai été très heureux de vous recevoir, et ...
Le Président : (sec)
Permettez moi quand même de m'incruster un peu. (plus doux) Vous n'allez pas refuser ça à un mourant. (silence) Mourant : c'est bien une des expressions que vous avez utilisées à mon propos ? Mourant ... Je bouge encore un peu vous voyez. Et, justement, à ce propos, il faut que je vous raconte une histoire.
Djougachvili :
Je la connais sûrement.
Le Président :
Vous ne la connaissez sûrement pas. Ca se passait ici, en 65. Vous aviez quel âge ? dans les quinze ans ? A cette époque là, pour vous, ce département que représentait-il ? Au mieux, un numéro sur des plaques minéralogiques. Un nom sur une liste de quatre vingt quinze. Enfin cent avec l’Outremer. Ah, j'oublie la Corse aussi. Tenez, je suis sur que vous la connaissiez par cœur, la liste des départements. Avec les préfectures et les sous-préfectures. Oui, ne faites pas le modeste. Vous étiez bon élève ?
Djougachvili reste silencieux.
Je pose des questions idiotes ? En effet, je pose des questions idiotes. Vous étiez forcément bon élève. J'étais déjà notaire. J'aime bien ce travail. Et vous savez pourquoi Djougachvili ? Parce que j'aime les gens. Parfaitement. Certes, j'ai fait beaucoup d'argent avec. Je ne cherche d'ailleurs pas à le cacher. Après tout, je ne suis pas collectiviste... Mais, voyez-vous, chaque fois que j'ai pu éviter qu'on se batte autour d'un héritage, j'en ai été content. Quand quelqu'un que je connaissais est mort paisiblement, parce qu'il savait qu'après, sa famille n'allait pas se déchirer, j'en ai éprouvé une vraie satisfaction. Et même un plaisir. (il pouffe) Je suis sur que tout ça vous fait sourire...
Djougachvili :
Pas du tout.
Le Président :
Admettons. Je suis en tout cas content d'avoir fait en sorte d'aider les gens à vivre ensemble. A mieux se supporter au moins ... Bon, j'en ai fini avec mon plaidoyer pro domo. D'autres le continueront très bien. Peut-être même trop bien. L'éloge c'est un genre difficile. On tombe toujours dans la complaisance, alors qu'on devrait se limiter à... l'hagiographie. Si. Si. Vous verrez, à mes obsèques, il y en a, et votre ministre en premier, qui ne pourront pas s'empêcher d'en faire des tonnes. Vous y viendrez au moins, hein ? ...Ca me ferait plaisir...
Djougachvili :
Président je ...
Le Président (poursuivant, sans plus prêter attention à DJ.) :
En 65, donc, mon prédécesseur sucrait les fraises. Parkinson plus gâtisme. Les mauvaises langues disaient que c'était une syphilis nerveuse. Il avait quand même une heure, une heure et demi de lucidité par jour, et surtout, surtout, il avait un entourage... dévoué ! Mais alors dévoué ! On lui mâchait tout le travail. Il n'avait plus qu'à signer. Des fois, il n'avait même pas besoin de signer. Son entourage, ces gens si dévoués, connaissaient sa signature. Il avait un excellent toubib.
Djougachvili :
Meynadier ?
Le Président :
Lui même. Et un non moins excellent banquier ...
Djougachvili :
Herbulot.
Le Président :
Vous me faites plaisir Djougachvili. C'est formidable l'esprit de déduction que vous avez.
Djougachvili :
Vous étiez son notaire ?
Le Président :
Jamais de la vie. Je n'ai jamais mélangé politique et affaires. Enfin, disons que j'ai essayé. Mais patience ! Attendez la suite. Je me suis contenté de vous planter le décor. J'étais là. Déjà là ou encore là. A vous de choisir. Je vice-présidais le conseil général. Premier vice-président chargé des affaires économiques.
(Il s'avise que Djougachvili regarde l'heure à sa montre)
Vous semblez distrait ?
Djougachvili :
Je vous écoute.
Le Président :
Un soir, très tard, Herbulot m'appelle. Me dit de venir d'urgence. Je lui demande où. Vous savez où ? Chez le père de votre ministre. Oui, son père, le Comte. Monsieur le Comte comme disaient ses gens. Dans sa bicoque à moitié en ruine qu'il osait appeler "manoir". Passons. Je monte dans ma 404. J'aimais bien les 404. A l'époque, tous les notables avaient des DS 19. Moi, je préférais les 404. (il s'interrompt et fixe intensément Djougachvili) Mais je suppose que vous vous en foutez. (Il se racle la gorge)... J'arrive sur les lieux. Il y avait là Herbulot, l'hôte des lieux en titre, je veux dire le Comte. Je tiens à cette précision qui vous parait peut-être superflue, mais c'était rien moins qu'évident. Et son fils. Le fils. Mon futur successeur. Il n'en perdait pas une miette, ce petit salaud. Il avait déjà ses yeux sournois et sa tête de faux jeton moitié dégénéré, moitié surdoué. Pardon. Et Meynadier. (il marque une pause) Il y avait en quelque sorte aussi le président, mon prédécesseur, je dis bien en quelque sorte, parce qu'il était là sans y être.
Djougachvili :
Malade ? Sans connaissance ?
Le Président :
Carrément mort. Tiède. Mais bien mort. Herbulot me tend du papier timbré, et me dit que c'est un codicille à son testament. Je lis. En fait de codicille, il s'agissait purement et simplement de désigner un légataire universel. Pour les détails, c'était... très... sordide. Oui, c'est bien le mot. Bon. Il était sans enfant. Après tout, il pouvait léguer à un jeune homme méritant n'est-ce pas ! Un jeune homme issu d'une belle et noble famille frappée d'impécuniosité chronique. Je comprends immédiatement qu'on souhaite vivement que j'authentifie. Je rend le papier à Herbulot. Je regarde Meynadier. Il avait l'air sobre. Il me prend à part et me dit, en désignant le défunt : "Il ne va pas très bien. Il était temps qu'il mette ses affaires en ordre. Demain... ". Je le regarde. Herbulot ajoute mezzo voce : "Et dire qu'il va mourir sans avoir marqué sa préférence pour un successeur !". Je reprends le papier timbré. Je les fixe droit dans les yeux, chacun, surtout le sale gosse, et je m'entends leur dire : "Vous faites erreur cher ami, je suis sur qu'il a laissé une lettre. Une lettre. Expliquant sans ambiguïté". Là j'ai fait une pause : "Sans ambiguïté aucune". J'ai refait une pause. Et j'ai poursuivi : "les raisons politiques impérieuses pour lesquelles je dois lui succéder comme Président. Une lettre aussi sincère que son testament revu, corrigé et authentifié". Je leur dis ça. Moi. Croyez moi si vous voulez, Djougachvili, mais de toute ma carrière c'est la seule chose franchement malhonnête que j'ai faite.
Djougachvili :
Je n'en doute pas, président.
Le Président :
Bref, je vous épargne les détails. Je salue, je prends congé et je m'en vais reprendre ma 404, raccompagné par Herbulot. Il était comme chez lui. Sur le perron, il me prend le bras, et, tout à trac, les yeux dans les yeux, il me fait : "En tant qu'homme du métier, je pense que vous connaissez le sens du mot usufruit". En détachant bien les syllabes, comme ça : U-SU-FRUIT. Et du pouce, par dessus son épaule, il me désigne le petit jeune homme, derrière.
Djougachvili :
Intéressant.
Le Président :
Bien plus qu'intéressant : instructif ! Bon, trente ans ont passé. J'admets m'être accroché à mon "usufruit" au delà du raisonnable. Aussi, comme vous pouvez le constater, je n'éprouve aucune amertume. Ou très peu. C'était l'ordre des choses.
Djougachvili :
Je suis content de voir que vous le prenez comme ça, président.
Le Président :
Je tenais beaucoup à ce que vous le sachiez.
Djougachvili :
Je le savais.
Le Président :
Vous saviez quoi ?
Djougachvili :
Tout.
Le Président :
Le testament ? Le legs ?
Djougachvili :
Bien sur.
Le Président se lève. Il sourit.
Le Président :
Alors là, Djougachvili, je vais vous dire, et ça sera mon avant-dernier mot, c'est impossible. Vous ne pouvez pas avoir su cette histoire.
Djougachvili :
Pourquoi ne l'aurai-je pas connue. Le ministre est mon ami. Un ami de vingt ans.
Le Président ( il pouffe) :
C'est peut être votre ami. Mais vous n'êtes pas le sien. Les gens comme lui n'ont pas d'ami. Ils n'ont que des obligés. Et des instruments. Etes vous un de ses obligés ?
Silence
Djougachvili :
Votre dernier mot ...
Le Président :
Mon dernier mot ? Ah oui ! Mon dernier mot. Ca ressemble à une devinette. Vous savez la différence qu'il y a entre votre ministre et moi ? Je parle pas de différence politique, bien sur.
Djougachvili :
L'âge ?
Le Président :
Hé hé. Non. Pas l'âge. L'humanité. Pas le journal. L'appartenance à l'espèce humaine. (il prend une profonde inspiration) Moi, je suis un humain. Lui, c'est un fauve. Ni haine, ni envie, ni pitié, ni dégoût, ni compassion, rien...Le monde entier est un lieu de chasse, et il est peuplé de proies. Les atteindre, c'est l'objectif. Quant aux moyens, les instruments sont faits pour ça. Les résultats ? Voyez vous même.
Djougachvili :
Vous avez une trop mauvaise idée de lui.
Le Président reste silencieux et se dirige vers la porte. Au moment de l'ouvrir il semble se raviser, et se retourne vers Djougachvili.
Le Président :
Vous avez une trop bonne idée de lui. Adieu. Et, rendez-vous à mon enterrement. Vous verrez, ce sera très sympathique.
Exit le Président
ACTE 4, scène 3 : DJOUGACHVILI, FLAMENT-RIVIÈRE
Djougachvili reste un petit moment sans bouger. Il s'étire et se remet à siffler "Sambre et Meuse". Il marche le long de la pièce et va se poster à la fenêtre. Flament-Rivière entre sans bruit. Djougachvili ne s'est pas rendu compte de sa présence. Il continue à siffler. Elle toussote.
Flament-Rivière :
Il est moins le quart. Me voilà.
Djougachvili (sans se retourner) :
Tu n'as rien à me dire ?
Il se retourne et la fixe droit dans les yeux. Elle ne soutient pas son regard, et baisse la tête. Il s'avance vers elle, va pour la prendre par les épaules, mais en fin de compte, il se ravise, baisse ses bras tendus, et va s'adosser contre la porte d'entrée, mains derrière le dos.
Flament-Rivière :
Pourquoi tu me demandes ça ?
Djougachvili :
Voici le mot que je viens de recevoir (il lui tend le bristol) : "votre collaboratrice vous dira ce qu'il en est du point quatre". Donc, je te repose la question : Tu n'as rien à me dire ?
Flament-Rivière :
Comment as-tu eu ce bristol ?
Djougachvili :
Peu importe. Je l'ai. Point à la ligne. Faut-il que je te pose la question une troisième fois ?
Flament-Rivière :
Inutile.
Djougachvili :
Je vais prendre cette réponse pour un oui. Par conséquent, tu as quelque chose à me dire... (il crie) Je t'écoute !
Flament-Rivière :
D'abord, il faut que tu saches que rien ne vient de moi. Je n'ai pas été dans le coup avant aujourd'hui.
Djougachvili:
Je m'en doute. Je viens moi-même d'apprendre à l'instant même depuis quand tout a commencé.
Flament-Rivière :
De plus, et je te supplie de me croire, je n'étais pas d'accord avec ce que tu appelles le point quatre. Je viens de le leur dire.
Djougachvili :
Continue.
Flament-Rivière :
Ils sont très forts, tu sais.
Djougachvili :
Je sais.
Flament-Rivière :
Si j'avais pu trouver un moyen de les convaincre d'y renoncer. Mais j'ai été prise de court. J'ai eu beau chercher, rien à faire.
Djougachvili :
Tu sais bien qu'on ne trouve jamais ce qu'on ne cherche pas vraiment.
Flament-Rivière :
Je t'en prie. C'est déjà assez difficile.
Djougachvili :
Excuse moi de te poser un problème. Va, poursuis.
Flament-Rivière :
J'avais commencé par faire appel à leur sens de la reconnaissance, à l'amitié.
Djougachvili :
Ca a du les faire bien rire.
Flament-Rivière :
Tout de même, vingt ans ça compte ....
Djougachvili (rire nerveux) :
A qui le dis tu !
Flament-Rivière :
Tu permets que j'appelle Rémusat ?
Djougachvili :
Il doit être parti. Je lui ai dit qu'il pouvait s'en aller.
Flament-Rivière :
Je lui ai dit de rester.
Long silence
Djougachvili :
Comme tu veux.
Il va s'asseoir derrière le bureau
Flament-Rivière :
(elle entrouvre la porte)
Monsieur Rémusat ! Sur mon bureau... Oui. apportez la moi... Non, attendez, j'arrive.
Flament-Rivière sort et revient tout de suite avec une enveloppe blanche de grande taille.
Flament-Rivière :
C'est pour toi. Ils m'ont dit de te le remettre.
Elle lui tend l'enveloppe. Il la prend et constate qu'elle n'est pas fermée. Elle contient deux feuillets.
Djougachvili : (étalant le contenu de l'enveloppe sur le bureau)
On te donne déjà le sale boulot.... Naturellement, tu sais ce que c'est. Voyons voir. Alors ... ça... c'est un arrêté du président du conseil général. Je lis ?
Flament-Rivière :
Oui.
Djougachvili :
Lisons donc. Article Premier. Il est mis fin au détachement et aux fonctions de M. Djougachvili, virgule Georges, virgule, directeur de cabinet du vice président du conseil général, appelé à d'autres fonctions dans son corps d'origine. Article 2 : le secrétaire général des services du Département et le directeur de cabinet du président du conseil général sont chargés, chacun en ce qui les concerne, de l'exécution du présent arrêté. A... le. .. Daté d'aujourd'hui. Qui est le directeur de cabinet en question ? C'est toi ?
Flament-Rivière :
Bien sur. J'ai été nommée il y a deux heures.
Djougachvili :
Bien sur... Bon. L'autre c'est un arrêté ministériel. Tiens, ça vient de mon propre ministère. J'ai déjà une idée. Article premier : M. Djougachvili, virgule Georges, virgule, est affecté à la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes en qualité de conseiller technique du Chef du bureau SNC 2 . Ouvrez la parenthèse : "qualité des services non commerciaux". Fermez la parenthèse. Article deux... Ca dit qui est chargé d'exécuter. En fait d'exécution c'en est une. La mienne. Bien sur, la question c'est : pourquoi ?
Flament-Rivière :
Je suis désolée. Que tu aies une affectation, c'est tout ce que j'ai pu obtenir. Au départ, ils voulaient purement et simplement mettre fin à ton détachement. Tu te serais retrouvé sur le carreau, sans poste ni salaire, le temps que le ministre des finances ait statué sur ton sort.
Djougachvili :
C'est trop gentil de ta part. Conseiller technique d'un chef de bureau qui doit avoir l'âge d'être mon fils... En effet, tu m'as gâté.
Flament-Rivière :
Je te comprends.
Djougachvili :
C'est moi qui ne comprends pas. Pourquoi cette punition ? Qu'avaient-ils à me reprocher ?
Flament-Rivière :
Ce n'est pas la question.
Djougachvili :
Je suis prêt à tout entendre. Quelle est la question ?
Flament-Rivière :
Tu ne faisais pas partie de la suite du plan.
Djougachvili :
La suite du plan ? Du plan de carrière du ministre, c'est ça ? Admettons. Ca n'explique pas pourquoi je suis mis à la porte avec une telle brutalité. On pouvait me l'expliquer. Me donner un peu de temps pour me retourner. Quand on fiche quelqu'un à la porte, c'est qu'on a quelque chose de grave à lui reprocher. Tu sais, ils savent, ce que ça implique ?
Flament-Rivière :
Oui. Ta carrière est finie. Ils savent que tu n'as plus qu'à végéter dans des postes de seconde zone. Ils savent que tu devras tous les jours affronter les murmures dans ton dos, et les sous-entendus narquois. Ils savent que tu passeras le reste de ta vie à t'expliquer, à te justifier. Que plus tu t'expliqueras, plus tu auras la réputation d'un type peu fiable, qui traîne une histoire pas claire. Ils savent que tu deviendras amer, puis désespéré. Ils savent que tu ne pourras jamais cesser d'y penser. Que tu chercheras une explication en toi. Que tu te reprocheras d'avoir échoué. Que tu haïras tout le monde, et que tu te haïras toi même en fin de compte. Ils savent que tu seras brisé. Rejeté. Sali. Humilié. C'est ce qu'ils veulent.
Pendant toute cette tirade, Djougachvili s'est tassé sur son siège. Il tente de sourire mais son visage se fige en un rictus.
Djougachvili :
Mais pourquoi ? Quel intérêt ? Il suffit de m'écarter, c'est tout. Qu'est-ce qui les motive ? Est-ce qu'ils sont tout simplement sadiques ?
Flament-Rivière :
Eux ? Sadiques ? Est-ce qu'un tigre est sadique ? Est-ce qu'un serpent est sadique ? Tu n'as plus de place dans leur plan, je te l'ai dit. Mais tu as encore un rôle à jouer. Tu dois expier.
Djougachvili : (stupéfait)
Expier ? Tu déraisonnes ! Expier quoi ? Quelle faute ?
Flament-Rivière :
Aucune faute. Ton erreur.
Djougachvili :
Mon erreur ? Quelle erreur ?
Flament-Rivière :
Etre encore là. Etre le témoin. Tu connais tous les détails des vingt premières années de la carrière politique de quelqu'un. Quelqu'un qui doit devenir quelque chose. Quelqu'un avec une majuscule. Pas n'importe qui. Ils veulent que tu disparaisse. Il ne veut plus te voir. Tu es l'incarnation vivante de ce qu'il ne veut plus être. De ce qu'il a été. Tu as été l'artisan de sa montée en puissance. Tu as été l'homme de tous les coups bas. Tu les as fait pour lui. Tu connais toutes ses faiblesses, toutes ses petitesses. Oh, ce n'est pas qu'il vise la perfection. Non. Il ne veut simplement plus que tu sois là.
Djougachvili :
Mais je ne représente aucun danger pour eux.
Flament-Rivière :
Tu te trompes. Tu es dangereux.
Djougachvili :
Je ne vois pas comment. Je ne révélerai jamais rien de leurs secrets. Peu m'importe. Je n'ai aucune preuve. Et même si j'en avais, j'ai été leur complice.
Flament-Rivière :
Tu es dangereux parce que tu es ce que tu es ! ... As tu pensé à toutes les affaires tordues que tu as monté pour lui, pour eux ? Pense aux gens que tu as menacés ! A ceux que tu as soudoyés !... A ceux qui ne peuvent pas te sentir, simplement, parce qu'ils devaient passer par toi pour pouvoir accéder au Ministre ! Pense à toutes ces situations où tes paroles ont blessé ! Où ton ironie a fait se gausser ! En te punissant, ils ne font qu'exprimer à tous ces gens leurs regrets. La gravité de ton châtiment est proportionnelle à leurs fautes. Tu comprends mieux ?
Djougachvili :
Oui, je comprends même tout à fait. Et toi ? Que deviens-tu la dedans ?
Flament-Rivière :
Je prends ta place.
Djougachvili :
Ca ne te fait pas peur ?
Flament-Rivière :
Est-ce que j'ai le choix ?
Djougachvili :
On a toujours le choix. J'avais choisi d'être un salaud. Qui veut la fin veut les moyens. Je suis navré d'employer un lieu commun, mais, le fait est qu'il s'impose. Qu'est-ce que tu veux ?
Flament-Rivière :
Je ne comprends pas ta question. Je n'ai pas voulu ta place. Enfin pas de cette façon. Je pensais que je te succéderai naturellement ici quand tu suivrais le Ministre à Paris ou à Bruxelles...
Djougachvili :
...ou au diable ! J'y étais prêt.
Flament-Rivière :
Je n'avais pas envisagé cela. Mais ils m'ont mis le marché en main. Je prends ta place, et j'assume tout.
Djougachvili :
Sinon ?
Flament-Rivière :
Quand ils m'ont eu expliqué leur plan, il n'y avait plus besoin de "sinon".
Djougachvili :
Qui t'a expliqué ça ?
Flament-Rivière :
Herbulot.
Djougachvili :
Ah ! Tu as enfin fait la connaissance de cette fripouille... ! Comment l'as-tu trouvé ?
Flament-Rivière :
Comme tu m'avais dit. Je ne savais pas qu'une telle canaille pouvait avoir l'air si bien élevée. Le ministre était là. Il n'a rien dit. Il hochait la tête. Il regardait ailleurs. Ca avait l'air de l'ennuyer profondément.
Djougachvili :
Je te fais grâce de la suite. Tu as accepté.. Non ... ne proteste pas. Tu as bien fait. C'est un bon choix, enfin pour l'instant.
Flament-Rivière :
Et dans cinq ans, dix ans...
Djougachvili :
Je t'arrête. Pour le moment, s'il y a quelqu'un qui doit se faire du souci, c'est plutôt moi. Demain est le jour du châtiment.
Flament-Rivière :
Que vas-tu faire ?
Il ne répond pas. Il range quelques papiers dans un cartable. En sort un trousseau de clefs. Il pose la sacoche sur le bureau.
Djougachvili :
(montrant les clefs)
Safrane. Je déteste cette voiture. Et la couleur, ce gris métal foncé, c'est d'un moche.
Flament-Rivière :
Tu ne m'as pas répondu.
Djougachvili :
Tu aimes quoi comme voiture ? J'ai eu tout à l'heure un échange de vues sur le sujet avec l'ancien président. Il est très Peugeot.
Flament-Rivière : (criant)
Réponds !
Djougachvili :
Calme... Reste calme. Tu vas en avoir besoin. Ecoute.
Il s'avance devant elle et la prend dans ses bras. Elle le serre fort. Il l'embrasse sur le front et se dégage avec douceur. Elle se retourne et se mord le poing.
Djougachvili :
Il n'y a pas de problèmes. Il n'y a que des solutions. Retiens bien ça. Le châtiment commence demain ? C'est simple comme bonjour. Pour qu'il n'y ait pas de châtiment, il suffit qu'il n'y ait pas de demain. Au revoir.
Exit Djougachvili.
Elle reste figée un instant puis va rapidement vers la porte et à ce moment s'aperçoit qu'elle est fermée de l'extérieur. Elle essaie de l'ouvrir et finalement tape dessus.
Flament-Rivière : (c(riant)
Attends !
RIDEAU
ACTE 5
ACTE 5, Scène 1 : FLAMENT-RIVIÈRE, L'HUISSIER
Elle est assise derrière le bureau. Le décor a changé. La plupart des choses ne sont pas à même place, sauf le portrait de Chirac, qui penche fortement d'un côté. FLAMENT-RIVIÈRE porte un tailleur très strict, ses cheveux sont en chignon. Elle a des lunettes.
Au moment où la scène commence, l'Huissier se tient debout devant elle. Il semble attendre quelque chose.
Elle écrit.
Flament-Rivière :
Merci M. Rémusat, dites à M. Glücklich de patienter une minute, le temps que je finisse ceci...
L'Huissier :
Oui madame. (un temps d'hésitation, qu'elle n'a pas remarqué) Est-ce que je peux me permettre de vous demander quelque chose ?
Elle lève les yeux et regarde l'Huissier par dessus ses lunettes.
Flament-Rivière :
Bien sur, si je peux répondre ...
L'Huissier :
C'est au sujet de... de...
Flament-Rivière : (enlevant ses lunettes) :
.... de M. Djougachvili ?
L'Huissier :
Oui, madame.
Flament-Rivière :
Que voulez vous savoir ?
L'Huissier :
A-t-on des nouvelles ?
Flament-Rivière :
Aucune. L'enquête continue.
L'Huissier :
Cela fait quand même six mois...
Flament-Rivière :
Sept.
L'Huissier :
Tant que ça ?
Flament-Rivière :
Sept mois, ça ne fait pas tant que ça, monsieur Rémusat.
L'Huissier :
A mon âge, si, madame.
Flament-Rivière :
(souriante et d'un ton protecteur) :
Vous n'êtes pas si vieux.
L'Huissier :
Je prends ma retraite l'année prochaine, madame.
Flament-Rivière :
Oui, mais c'est parce que vos années de service dans la police ont compté double, à cause de votre blessure.
L'Huissier :
En effet, madame. Enfin, pour ne pas vous importuner davantage, et pour en finir, puis-je vous demander de me tenir au courant si... enfin .. s'il y avait du nouveau.
Flament-Rivière : (remettant ses lunettes)
Bien sur, M. Rémusat, vous serez le premier informé.
L'Huissier :
Parce que, vous savez, j'avais beaucoup d'estime pour M. Djougachvili... Il m'a rendu plusieurs fois de grands services, ainsi qu'à des personnes de ma famille.
Flament-Rivière : (se remettant à écrire)
C'est une grande perte, pour nous tous, M. Rémusat.
Il salue et se dirige vers la porte. Au moment où il y arrive, il se retourne.
L'Huissier :
Tout de même, je n'arrive pas à croire qu'on puisse disparaître...
(geste de la main)
Pffuuiiit , là... comme ça... Je n'y arrive pas.
Elle écrit. Glücklich entre en silence. et va s'asseoir en face d'elle. Elle lève les yeux. enlève ses lunettes et les range dans un étui. Il la regarde, narquois, et allume une cigarette.
ACTE 5, Scène 2 : FLAMENT-RIVIÈRE, GLÜCKLICH.
Glücklich :
La fumée ne te dérange pas trop.
Flament-Rivière :
Tu sais bien que si.
Glücklich :
Une seule. Je suis en manque. Pitié !
Flament-Rivière :
(elle lui tend un cendrier)
Tiens. Essaye de ne pas incendier la corbeille à papier, comme l'autre jour.
Glücklich :
Merci. Tu travailles ?
Flament-Rivière :
Oui, je travaille. Pas toi ?
Glücklich :
Si, bien sur. Là, je travaille.
Flament-Rivière :
On ne dirait pas.
Glücklich :
Tu me prends toujours pour un branleur ?
Flament-Rivière :
Je n'ai pas dit ça. Je constate que tu n'es pas souvent dans ton entreprise.
Glücklich :
Qu'est-ce que j'y ferais grand Dieu ? la mouche du coche ? J'ai des cadres pour ça. Je les paye assez cher. Enfin, je les paye....
Flament-Rivière :
Ca ne te dérangerait pas de patienter quand je demande que tu patientes et que tu fasses annoncer pour entrer dans mon bureau ?
Glücklich :
Pourquoi ?
Flament-Rivière :
Parce que ça ne se fait pas. Et puis ça me met dans l'embarras. Qu'est-ce que tu cherches ? Cette préfecture compte vingt mille habitants. Je suis mariée et je ne veux pas qu'on jase dans mon dos.
Glücklich :
Tu ne... Elle est bien bonne ! Si tu savais le nombre d'amants que la rumeur publique t'attribue. A croire que tu passes ton temps à te faire sauter.
Flament-Rivière :
Tu es d'une vulgarité ! Tu ne pourrais pas employer d'autres expressions ?
Glücklich :
Si. Je pourrai. Mais j'aime bien celle-là.
Flament-Rivière :
Moi, je n'aime pas ça, en tout cas.
Glücklich :
C'est extraordinaire comme tu es différente d'une situation à l'autre. Comment fais-tu ?... Enfin, peu importe. Tu as du nouveau ?
Flament-Rivière :
A quel propos ?
Glücklich :
Atchoum.
Flament-Rivière :
L'enquête continue.
Glücklich :
Pas à moi.
Flament-Rivière :
Comment ça, pas à toi ?
Glücklich :
(il se lève et tape sur le bureau avec le plat de sa main) :
Comment ça pas à moi ... Comme ça pas à moi ! Tu sais quelque chose. Tu me le cache. Vous me le cachez !
Flament-Rivière :
C'est de la parano. Pourquoi te cacherait-t-on quelque chose ?
Glücklich :
Je ne sais pas moi. S'il est toujours vivant, il peut rappliquer un jour et me faire la peau.
Flament-Rivière :
Tu n'es pas parano. Tu es pire que parano. Tu es en plein délire.
Glücklich :
Il est vivant ou il est mort ?
Flament-Rivière :
Comment veux tu que je le sache ? L'enquête ne donne rien. On a aucun élément. Depuis qu'on a retrouvé sa voiture, on a tout fouillé, tout passé au peigne fin. Les bois, les étangs, les rivières. La DST est sur le coup. Le Ministre a fait surveiller toutes les frontières pendant quinze jours. On ne sait pas ce qui s'est passé. Il a disparu. C'est tout.
Glücklich :
(il se rassied)
On ne disparaît pas comme ça !
Flament-Rivière :
Ecris à "Perdu de vue". Ca les intéressera peut être.
Glücklich :
D'un côté, s'il était mort, on aurait retrouvé son corps.
Flament-Rivière :
C'est probable. Il a aussi pu s'arranger pour qu'on ne le retrouve jamais. Il n'avait pas de famille. Rien à perdre. Personne à ménager. Si ça se trouve il est quelque part sous nos yeux... Ce n'est pas la peine de te mettre dans un tel état. On le retrouvera tôt ou tard.
Glücklich :
(se levant. Il écrase sa cigarette par terre)
J'aimerai mieux tôt.
Flament-Rivière :
Moi aussi. Le ministre aussi. La police aussi. Tu vois, tu n'es pas seul au monde. Beaucoup de gens partagent ta préoccupation. Ou ton inquiétude...
Glücklich : (hésitant)
D'un autre côté, il est assez salaud pour nous avoir bluffé. Il est peut-être vivant.
Flament-Rivière :
C'est possible également.
Glücklich :
Ca n'a pas l'air de te troubler, on dirait...
Flament-Rivière :
Pourquoi est-ce que ça devrait me troubler ? La vie continue. Il y a toujours du travail. Mon travail.
Glücklich :
Son travail.
Flament-Rivière :
Tu as été pour quelque chose dans le fait que ça devienne mon travail, et les conditions dans lesquelles la ... transition ... a eu lieu. Je te rappelle que j'étais opposée à ce que vous le traitiez avec autant de brutalité. Ca n'était pas nécessaire.
Glücklich :
C'était nécessaire. Tu le sais très bien.
Flament-Rivière :
Le résultat, en tout cas, c'est qu'il a disparu. Le soir même. On n'a même pas pu faire savoir qu'on le congédiait.
Glücklich :
Pour ça, il nous a coupé l'herbe sous le pied. S'il s'était carrément suicidé, tu vois, franchement suicidé, on aurait tous été dans un beau merdier. Mais je persiste à penser que le suicide c'était pas son genre. Nous f... dedans comme ça, oui. Rester présent en étant absent, toujours vaguement menaçant. Oui, ça, finalement, ça lui ressemble.
Flament-Rivière :
Tu as autre chose à dire ?
Glücklich :
Non.
(clin d’œil)
On se retrouve ce soir, à l'IBIS ?
Flament-Rivière :
Pas ce soir. Mon mari a invité des gens à dîner.
Glücklich :
Demain ?
Flament-Rivière :
Réunion publique, pour les cantonales. A propos, tu te présentes toujours ?
Glücklich :
Euh... Oui.
(Il marque une pause)
Enfin sûrement.
Flament-Rivière :
Tu as vu la note de synthèse des RG sur ton canton ?
Glücklich :
Ouais. C'est pas fameux. C'est cet enfoiré de socialiste qui va gagner selon eux.
Flament-Rivière :
Avec une bonne campagne, dix points de retard, ça se remonte...
Glücklich :
C'est ça, tu me donneras la recette. Tu es extraordinaire par moment. Il n'y a jamais de problème pour toi.
Flament-Rivière :
Il a pas de problèmes. Il n'y a que des solutions. Il suffit de chercher.
Il prend un air faussement extasié. Il fait mine d'applaudir. Il semble quêter de sa part une réaction qui ne vient pas.
Glücklich :
Sur ces fortes paroles .... je te tire....ma révérence...
Flament-Rivière : (ton neutre)
Tu ne peux décidément pas en rater une dans la muflerie.
Glücklich :
très affirmatif
Ca t'amuse !
Flament-Rivière :
très sèche
Ca m'amusait !
Glücklich :
Et ça ne t'amuse plus ?
(Ils se fixent en silence)
Il semble que non. Ce n'est pas grave.
Elle replonge dans son travail d'écriture après avoir remis ses lunettes.
Flament-Rivière :
Je crois que tu connais le chemin. Au revoir.
Glücklich :
Je me demande vraiment ce qui t'a motivée.
Flament-Rivière :
Pour quoi ?
Glücklich :
Sortir avec moi.
Flament-Rivière :
(elle enlève ses lunettes, le regarde, et les remet)
Curiosité... Curiosité malsaine. Au revoir.
Il reste un instant interloqué et sort sans un mot.
L'Huissier entre sur ses entrefaites. Il porte un volumineux paquet de lettres dans une corbeille.
ACTE 5, Scène 3 : FLAMENT-RIVIÈRE, L'HUISSIER
L'Huissier :
Le courrier madame. Ah ! Il y a un beau timbre. Vous pourrez me le mettre de côté. J'ai un petit fils qui en fait collection.
Flament-Rivière : (riant)
Bien sur M. Rémusat. Montrez moi ça .
Il lui tend une enveloppe de kraft en papier bulle de petite taille.
Flament-Rivière :
Oh. c'est joli.
L'Huissier :
C'est quoi comme oiseau ? Un perroquet ?
Flament-Rivière :
Un oiseau de paradis. Ce n’est pas un oiseau, c’est un fleur qui ressemble à un oiseau C'est le symbole du pays. Ils l'ont aussi sur leur drapeau. Entendu, je vous le garde.
L'Huissier :
Merci Madame.
Exit l'Huissier
Elle ouvre l'enveloppe et en tire une Cassette Audio. Elle la regarde. Elle ouvre un tiroir de son bureau et en sort un radio K7. Elle met la cassette dans le tiroir. Elle appuie sur le bouton. On entend un grésillement, puis un chant d'oiseau, et brutalement une fanfare militaire qui joue "Sambre et Meuse".
RIDEAU et FIN
20 septembre 1996
revu le 23/5/99
et le 25 septembre 2009
11:52 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, département, président, djougachvili, erreur, échec
20.09.2009
LA CONSULTATION
LA CONSULTATION
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PRESENTATION DES LIEUX
Jardin :
Bureau de Reihac, style indéfinissable. Encombré de revues, journaux etc.. Un téléphone à cadran. Une table d'examen. Petit matériel médical. Deux fauteuils pour les consultants. Un fauteuil en meilleur état pour Reilhac.
Cour :
1er plan. Secrétariat. Petit bureau de Denis, avec téléphone à cadran, très bien rangé. Grand livre pour les rendez-vous. Photos de famille encadrée. Derrière publicités médicales et photo des moulins de Mykonos.
2ème plan. Salle d'attente. Huit chaises en rond. A l'entrée de la "salle" une chaise se trouve derrière un petit bureau, genre écolier, c'est la place de Jean-Guy et des volontaires. Des affiches incitant à la solidarité, à la prévention et au dépistage ornent la pièce. Un grand cendrier se trouve sous un écriteau "défense de fumer".
Selon le lieu où l'action se déroule, l'éclairage se portera sur une partie ou l'autre de la scène, voire sur deux ou les trois à la fois.
De temps en temps un bruit de sirène de pompier, d'ambulance ou de police se fait entendre.
L’action se passe en 1994.
SCENE 1 : REILHAC , SIMONE ; bureau de Reilhac.
Reilhac :
J'ai l'impression que vous ne comprenez pas bien ce que je vous dis. Vous voulez que je vous explique de nouveau.
Simone :
Si vous voulez docteur.
Reilhac :
alors voilà : vous êtes enceinte de six mois. En vous faisant la prise de sang on s'est aperçu que vous aviez le virus HIV
Simone :
le virus du SIDA
Reilhac :
Euh. oui. enfin si vous préférez, le virus du Sida. ■
Simone :
je préfère parce que je connais le nom. l'autre je retiendrai pas;
Reilhac :
D'accord. On va dire le virus du Sida. Mais vous n'avez pas le Sida. Vous avez compris ça ?
Simone :
Oui j'ai compris, j'ai pas le Sida. Mais je l'aurai plus tard. Dans longtemps.
Reilhac :
Non . Enfin . On ne sait pas. peut-être que oui. Peut-être que non.
Simone :
Vous ne savez pas ?
Reilhac
Non je ne sais pas si vous l'aurez. Personne ne peut le savoir. Mais vous avez le virus. Ca c'est sur.
Simone :
Bon. C'est bien. Au moins ça c'est sur.
Reilhac :
Alors votre enfant est peut être atteint par le virus. Je dis bien peut-être. De toute façon comme vous êtes enceinte de six mois, on ne peut plus rien faire que d'attendre. Mais il faut prendre des précautions.
Simone :
Les capotes !
Reilhac :
C'est ça. Et surtout il faut que votre mari vienne me voir très vite.
Simone :
Pourquoi ?
Reilhac :
C'est ce que vous disais tout à l'heure, j'ai peur que vous ne compreniez pas.
Simone :
Que mon mari doit venir, docteur ?
Reilhac : Bien sur.
Simone:
Pour savoir si le virus, il l’a aussi !
Reilhac :
Comme vous m'avez dit que vous ne voyez que lui, il est probable qu'il a le virus aussi, mais il faut s'en assurer.
Simone : Oui, il faut.
Reilhac:
Oui, il faut. Absolument.
Simone : Mais alors qu'est que je dois lui dire.
Reilhac : Mais ce que je viens de vous dire.
Simone :
II va pas être content.
Reilhac :
Sûrement pas. Mais après tout, si vous avez le virus, ca doit venir de lui. Il faut pas qu'il contamine d'autres personnes. Et il faut qu'il se soigne, comme vous.
Simone :
Mais vous m'avez dit que j'étais pas malade ? Alors pourquoi il faut que je me soigne ?
Reilhac :
Je me fais mal comprendre. Je veux dire vous surveiller.
Simone semble surprise.
Reilhac (poursuivant après une hésitation) : Surveiller ça veut dire qu'on vous fera des prise de sang, un examen clini... enfin qu'on vous prendra la tension tout ça quoi. Et puis il y a votre enfant. Il va falloir le surveiller très attentivement. Six mois après sa naissance, on lui fera une prise de sang et on saura s'il a le virus.
Simone:
le virus du Sida aussi.
Reilhac :
On ne peut pas savoir non plus.
Simone : (riant) dites-donc docteur y'a plus de chose que vous ne savez pas que de choses que vous savez, non ?
Reilhac (sombre) : C'est à peu près ça en fait. Mais je suis sur que votre mari doit venir.
Simone :
Mais je sais pas comment lui dire de venir.
Reilhac :
vous voulez que je le lui dise moi ?
Simone :
chez moi les hommes, ils s'occupent pas des maladies des femmes. Il faut avoir les enfants bien portants et c'est tout.
Reilhac:
Oui, mais en attendant, il faut qu'il sache.
Simone :
Mais pourquoi ?
Reilhac : Mais il a besoin de savoir. Vous ne me comprenez pas. Je veux dire, je me suis mal fait comprendre encore ?
Simone :
Si je vous comprends. Mais il voudra pas venir. Il me dira peut-être même de plus vous voir.
Reilhac:
Mais pourquoi il ferait ça ?
Simone :
Le mari de Joséphine, quand elle était à l'hôpital avec les poumons pris, là .. Son homme il est venu et il lui a fait quitter l'hôpital. Et depuis on sait plus où ils sont. Ils avaient pas les papiers pour être en France.
Reilhac : Oui, mais vous, et votre mari, vous avez les papiers.
Simone :
Mais peut-être que si la police, elle sait qu'on a le Sida, elle nous prend les papiers.
Reilhac :
Mais la police n'a aucune raison de le savoir.
Simone :
Vous êtes sur ?
Reilhac :
Mais qui va leur dire ? Pas moi.
Simone :
Vous non, vous allez pas leur dire. Mais l'hôpital, quelqu'un de la Caisse ou la Mairie. Et ils peuvent le dire au patron de mon mari et il perd le travail et les papiers.
Reilhac :
C'est pas possible. Ca peut pas arriver ça.
Simone :
Bien sur que ça peut arriver. Et puis qu'est-ce qu'il va faire mon mari. Et moi ? Et les autres enfants, et celui-là (elle masse son ventre). Allez, je suis sure que le Bon Dieu, il lui a pas donné le Sida.
Reilhac :
Dieu. C'est pas une affaire de Dieu, c'est la maladie. C'est une histoire d'hommes. D'êtres humains, je veux dire.
Simone :
Laissez faire, docteur. Moi j'ai confiance en vous. Vous êtres très gentil. D'ailleurs je prie Dieu qu'il vous bénisse... Vous avez des enfants ?
Reilhac :
Oui. Trois. Mais je ne les vois pas souvent.
Air interrogatif de Simone
Reilhac :
Je suis séparé de leur mère. (Il toussote)
Simone:
Ah, çà c'est plus triste que tout docteur.
Reilhac :
Quoiqu'il en soit, il faut que vous vous fassiez suivre comme je vous ai dit. Et que votre mari vienne. Dites lui bien qu'on est en France. Ca n'arrive pas des choses comme vous croyez.
Simone hoche la tête
Non çà ne peut pas arriver. Enfin...Il faut qu'il vienne. D'accord ?
Simone :
D'accord docteur.
Reilhac :
Je vous revois le mois prochain, après votre visite à la PMI. Je vous note le rendez-vous sur ce papier. Et j'espère que votre mari sera là ...
Simone :
Oui docteur. Je serai là.
Reilhac :
Allez au revoir madame.
Simone :
Au revoir docteur.
Serrement de mains - exit Simone
SCENE 2 : REILHAC, DENIS ; idem.
Denis :
Elle a son rendez-vous ?
Reilhac :
Oui c'est fait, je lui ai donné un mémo. Tu la notes pour le mois prochain 20 heures même jour. Qui c'est maintenant ?
Denis:
Renaud, vous savez le gars qui livrait des pizzas ...
Reilhac :
Ah Oui.
Denis :
Il est avec son ami.
Reilhac :
Ah bon ...ca m'étonne. Enfin. Jean-Guy est arrivé ?
Denis :
Oui, il a commencé à discuter avec les consultants, mais il a un stagiaire qui doit venir ce soir. Il m'a dit qu'il faudra qu'il s'absente un moment pour bosser avec lui. Je peux lui donner la clé du bureau de Mme De La Salle ?
Reilhac :
Oui, mais qu'il ne le squatte pas pas trop tard, parce qu'il y a une CME ce soir et qu'il est possible qu'elle passe vers dix heures.
Denis :
Je leur dirai.
Il reste immobile et semble gêné
Reilhac :
Oui ?
D. :
Je peux vous demander quelque chose ?
R. :
Bien sur.
D. :
Tout à l'heure ?
R. :
Pourquoi pas maintenant ?
D. :
C'est un peu difficile comme ça. Tout à l'heure ?
R. :
C'est toi qui vois.
D. :
Je les fais entrer ?
R. :
Vas-y.
Exit Denis
SCENE 3 : REILHAC, RENAUD, OLIVIER ; idem.
R. :
Bonjour, asseyez vous tous les deux. (signe de tête, bonjours presqu'indistincts)
Renaud :
Je vous ai déjà parlé d'Olivier, je crois, R. : Oui, je m'en souviens. (faible sourire d'Olivier).
R. :
En principe je devais vous revoir seulement dans quinze jours. Quelque chose ne va pas ?
Re. :
Rien de spécial pour moi. RAS quoi. Ca suit son cours.
R. : Bon ...
Re. :
C'est... Olivier.
R. :
Qu'est-ce qui vous arrive ?
Re. :
Il a fait le test lundi.
(regard interrogatif de R. en direction d'Olivier)
R. :
Alors.
Re. :
Positif.
R. : Aie.
un silence
Vous aviez passé des tests avant ?
Re. :
Oui. En janvier dernier, et puis en juillet. En janvier c'est quand j'ai fait le test, vous savez...
R. :
Oui, quand on a découvert votre séropositivité, quand vous avez eu ce problème de mycose. Je me souviens aussi. Mais vous vivez ensemble depuis longtemps je crois.
Le téléphone sonne
R. :
Oui. Non, plus tard. Dis-lui qu'elle me rappelle. Non dis lui que je la rappelle. Dans... dès que j'ai terminé avec Renaud...avec Renaud et Olivier. C'est ca.
il raccroche séchement
Excusez-moi. Donc vous, Olivier, vous avez eu un test positif lundi.
Re. :
Ca fait donc neuf mois entre les deux tests.
R. :
Neuf mois. Exact.
Hochement de tête d'Olivier
Re. :
Comment ca se fait ?
R. :
Comment ça se fait ?
Re. :
Oui.
R. :
Vous savez bien comment ça se fait. Qu'est-ce que je peux vous dire ?
Olivier :
Parce que vous savez, on a pris toutes les précautions. D'abord, on a plus fait de sodomie. Fini. Plus jamais. Même avec un préservatif. On avait trop peur que ça pète, vous comprenez, parce que je connais des tas de gens à qui c'est arrivé. Alors, vous pensez. On s'est dit "pas de risque". Donc on a plus fait. On a juste fait des fellations, et puis des trucs inoffensifs. Comme dans le bouquin que vous avez donné à Renaud. Et puis pour les fellations, on a toujours utilisé les préservatifs aussi. L'un comme l'autre. Des comme il faut. Comme dans le bouquin. Des sans réservoirs.
Il fait une pause et interroge du regard Renaud qui se détourne, puis Reilhac qui ne dit rien
0 :
Enfin on a tout fait comme il faut. Alors je comprends pas. Parce que vous savez, je m'en fiche au fond d'être plombé. Mais Renaud n'arrête pas de me dire, c'est ma faute. Moi je lui en veux pas. J'ai choisi. Vous comprenez. Ca fait partie de la Vie. Vivre avec Renaud j'ai toujours assumé ce que ça représentait. Je regrette rien. Il ne veut pas le croire.
Re. :
C'est trop con. Ca me donne envie de tout envoyer péter.
Il se lève
Tout avec ces putains de capotes à la con. Tout.
Fixant Reilhac :
Vous savez ce que c'est de sucer une capote, vous ?
Reilhac demeure silencieux et joint ses mains devant sa bouche
Bon, vous savez pas évidemment. Enfin, c'est dégueu. Ca donne envie de gerber. Et puis merde, je sais pas quoi vous dire moi.
R. : s'adressant à Olivier
Vous avez fait doser vos T4.
O :
Aucun problème. J'en ai 897. Je me sens très bien. Même pas un ganglion. Sauf quand je vois Renaud.
Il lui prend la main
Je te dis que je m'en fous.
Re. :
Mais moi je m'en fous pas, moi.
R. :
J'ai l'impression que vous vous vous reprochez quelque chose et je...
Re. (sec) :
Vous êtes perspicace, vous...
R. :
Vous avez tort.
Re. :
J'ai raison.
*
O :
Tu as tort. Et de toute façon je te dis que je m'en fous.
R. : à Renaud
Vous pourriez peut-être parler de çà à quelqu'un.
Re. : Qui ?
R. :
un spécialiste !
Re. :
un spécialiste du genre psy ?
mimique d’acquiescement de R
C'est tout ce que vous avez trouvé. Je vous dis que j'ai contaminé Olivier et vous me parlez d'aller chez un psy. C'est vous qui devriez en voir un.
R. :
Vous avez tort de le prendre comme çà.
Re. :
Ca ne me fera jamais qu'un tort de plus. De toute façon j'ai tort d'être pédé. J'ai tort d'être plombé. J'ai tort depuis ma naissance. Et quand ce putain de virus m'aura tué, j'aurai encore plus tort. Puisque le tort tue…
rire nerveux
Renaud Va à l'autre bout de la pièce et s'assied sur une chaise, tournant le dos à R. et O –
Silence - Long silence –
Re se retourne. Il pleure O se lève et va vers lui
Re. : le repoussant
laisse-moi.
O. le prend dans ses bras et essuie ses larmes avec ses doigts. Il approche sa bouche de son oreille et lui murmure, presqu'inaudible "je t'aime".
R. :
Je ne sais pas quoi vous dire. Essayons de voir ensemble ce qui a pu arriver. Venez.
Re et O reviennent devant R. et s'assoient
O. :
C'est important de savoir ?
R. :
Je pense.
O. : (à Renaud) Qu'en dis-tu ?
Re hoche la tête d'un air résigné
R. :
Donc, vous avez toujours utilisé des préservatifs. Bon. Jamais d'accident ?
O. :
Jamais.
R. : Bien,
silence
O. :
J'ai lu qu'on avait décrit des cas de contamination par fellation. Evidemment c'était des personnes qui n'utilisaient pas de préservatifs, alors que nous...Vous avez lu quelque chose là dessus.
R. :
Sur la fellation ?
O. :
Oui. Et sur les préservatifs ?
R. :
Que voulez vous dire ? Ah ... Vous voulez savoir si on a observé des cas de contamination par fellation avec un préservatif. C'est ça.
Re. :
Je vois pas ce que ca peut faire...De toute façon c'est impossible.
R. :
Non, pas impossible. Ca doit évidemment être très rare, je dirai même extrêmement rare. Mais impossible, je ne dirai pas ça. En médecine il n'y a rien d'impossible. On peut tout voir, vous savez. Vraiment tout. Si je vous racontais ce que j'ai v.. . Enfin, là n'est pas la question. Et puis ça ne vous intéresserait pas.
O. :
Vous avez vu des contamination à travers des préservatifs ?
R. :
Je n'en ai pas vu, mais j'ai lu, ii n'y a pas longtemps un article sur les préservatifs non conformes aux normes NF. Il parait que certains ne seraient...ne sont pas fiables.
O. :
Oui, j'ai lu aussi.
Re. :
Moi aussi.
R. :
Alors une explication c'est que vous avez peut-être utilisé des préservatifs de mauvaise qualité.
0 :
C'est ma faute.
Re. :
Pourquoi.
O. :
Tu m'as souvent dit de pas utiliser ceux qu'on donne au Sirocco.
Re. :
Je te l'ai dit une fois. Pas souvent. Une fois.
O. :
Oui, mais comme ils sont marrants j'en prenais.
R. :
Ils ne sont pas NF ?
O. :
Ah Non, j'en suis sur.
Re. :
Alors ...
à Reilhac
Vous pensez ...
R. :
Evidemment je ne vous dis pas que c'est certain, mais c'est possible. Je dis bien possible.
O :
C'est sur même.
R. :
J'ai dit "possible".
O. :
C'est moi qui ai fait la connerie. J'avais qu'à pas les prendre ces trucs à la con. Si je t'avais écouté..Tu vois.
Re. reste muet
R. :
Renaud, si vous me permettez, je crois que ce psy, il serait peut-être pas si mal d'aller le voir. Je vous trouve, pardonnez-moi, un peu dépressif.
Re. :
Je voudrais vous voir à ma place. Excusez-moi. Non, je ne voudrais voir personne à ma place. Personne. J'ai dit une connerie. Excusez moi.
R. :
C'est rien. C'était juste une façon de parler. Je comprends. Vous permettez que je téléphone
il prend le combiné et compose un numéro à cinq chiffres
Allô. Reilhac. Vous pouvez me biper le Dr Liebeskind. Vous lui dites de m'appeler au 78-567. Merci.
Il repose le combiné doucement tout en se tournant vers Re et O.
C'est un vieil ami. On était dans la même promotion. Je sais qu'il est là. C'est le consultant du service. Je suis sur qu'il va pouvoir vous recevoir.
Re. :
Aujourd'hui ?
R. :
Aujourd'hui vous le verrez cinq-dix minutes et il vous donnera un rendez-vous plus tard. Croyez-moi ca vaut mieux.
O. :
Tu sais, il a raison. Je te sens pas bien. Tu culpab..
Re. (très fort):
Je t'ai dit que je voulais pas entendre çà. Je ne cul...Je le fais pas voilà.
R. :
Je...
sonnerie, il décroche
Salut. Oui. Ca va. Non, elle m'appelle sans arrêt. Elle me gonfle. Je t'en parlerai. Tu es où ? Ah oui. Tu peux recevoir un de mes patients. Oui. Non, le temps de faire le point. Non. Dans dix minutes. Tu passes me voir après. OK. Ciao.
il raccroche
Le Dr Liebeskind vous attends dans dix minutes au quatrième. Son nom est sur la porte. OK ?
O. :
OK. On fait comme ça. On va y aller tout de suite. Tout va aller bien.
Re. :
(il regarde O.)
Pardon.
O. :
Déconne pas.
il serre sa main gauche dans sa main droite, puis la porte à sa bouche et l'embrasse
R. :
Vous prenez rendez-vous avec Denis pour une autre fois.
O. :
D'accord. Il faudra que je me fasse faire un petit bilan ?
R. :
Oui, bien sur.
O. :
Alors à bientôt... Tu viens.
Il se lève, puis Re. Tous deux serrent la main de R., qui les raccompagne à la porte.
Exeunt Re et O
SCENE 4 : REILHAC, DENIS, puis REILHAC Seul. idem.
D. :
Je peux vous parler.
R. : Bien sur. Le téléphone sonne. Ah ...Pardon. Oui. Une minute, (il met sa main sur le micro) Désolé mais je peux pas là tout de suite. Tout à l'heure ?
D. : Pas de problème.
(Il fait un signe des bras à la Columbo. Exit D.)
R. : Merci. Oui. Tu sais que je n'aimes pas que tu appelles ici, pendant la consultation. Non en effet je ne consulte pas en ce moment. Mais tu ne pouv... Ah, tu as déjà appelé trois fois. ...Si on ne t'a pas passé c'est parce que j'étais occupé.... Avec des malades.... Excuse moi d'être médecin.... Non c'est pas drôle... De même....Bon qu'est-ce qui t'arrives ? ...Tu n'as qu'à l'amener au chinois. ... Alors amène là chez l'autre chinois.... Je ne sais pas moi, amène là chez Mac Donald. C'est ta mère, tu sais ce qu'elle aime en principe... Je vous rejoins au dessert.... 11 heures. Au plus tard. ..Non j'ai pris la B.M....Je ne savais pas que ta caisse était en panne. ...Il y a 200 m de la maison au resto. ...Elle peut marcher....D'accord. Evidemment je vous ramène... Et elle couche à la maison. ...Bien sur...Allez à tout à l'heure....Bisous.
Il ouvre le tiroir de son bureau et sort une boite de Lexomil. Il la contemple et la fait sauter dans sa main. Il la range dans le tiroir avec un soupir. il va jusqu'à la porte.
R. :
Denis ?
D. :
Oui ?
R. :
OK pour maintenant.
D. :
Maintenant c'est pas possible. II y a Jean-Guy qui a du s'absenter, vous savez, son stagiaire...Et il y a un type qui s'agite.
R. :
Qui est-ce ? C'est la première fois qu'il vient ou je le connais ?
D. :
C'est le type de Montreuil, là, vous savez...Celui que...
R. :
Francis. Putain, je l'ai averti que je ne voulais plus qu'il vienne.
D. :
On peut pas les jeter dehors de toute façon. Et il y a aussi Farida, avec sa mère.
R. :
Fais entrer le type. Après je verrai Farida. SANS SA MERE. Tu leurs dis bien. SANS SA MERE.
D. :
Je préfère que vous leur disiez vous même. C'est gênant ces trucs.
R. :
OK. Fais entrer le type.
SCENE 5 : REILHAC, FRANCIS (idem).
Francis entre. Air très tendu, il va s'asseoir sans dire un mot et ignore la main que R. lui tend très mollement Le dialogue se fait avec un ton montant crescendo de la part de F. puis decrescendo à partir de l'incident
R. :
Je vous reçois parce que vous êtes là, parce que je ne veux pas vous laisser comme ça, mais si ce que vous comptez me demander, c'est pareil que la dernière fois, la réponse est Non. Et elle sera toujours Non. Je m'excuse de devoir être ferme. Il y a d'autres personnes qui bossent ici et qui sont sous ma responsabilité. Je vous propose aussi de vous examiner. J'ai l'impression que vous avez maigri.
F. :
Il m'en faut. Je tiens plus.
R. : Je sais. Je le vois.
F. :
Ca change rien ?
R. : Non, ca ne change rien. Vous vous souvenez ce qui est arrivé il y a un an, quand j'avais accepté de vous en prescrire ?
F. :
On va pas en parler cent sept ans de cette histoire. Ils reviendront plus.
R. :
Ah çà non. Ils ne reviendront plus. D'autant moins que je ne vous en prescrirai pas.
F. :
Vous êtes vraiment ...
R. :
On en reste là...
F. :
Ecoutez, faites un effort pour comprendre.
R. :
Ici, on peut tout comprendre, sauf la violence. Je veux dire la violence physique comme la violence verbale. Ici...
F. :
Putain, vous me gonflez. Ici. Ici. Ici. c'est quoi ici. C'est là où vous vous croyez important avec votre pouvoir. Où je vis moi ? Ici. Vous savez ce que c'est vous ?
R. :
Je sais que vous souffrez, je sais..
F. :
Vous savez que dalle. Vous êtes du bon côté. Point final. Bon, ça suffit, vous me faites mon ordonnance et je vous fous la paix. OK ?
Reilhac hausse les épaules.
F. :
Ca vous convient pas. C'est pas un bon deal ? Vous voulez que je vous l'écrive comme les autres enfoirés qui me faisaient signer des contrats ? Contrat ils appelaient ça. Tu signes que tu shoote plus et ils te soignent Tu repiques, ils te soignent plus. Direction Fleury.
R. :
Je connais. Ils ont évolué quand même.
F. :
Evolué. Mon cul, oui. Evolué. Vous devriez sortir un peu de votre ici.
R. :
Vous ne deviez pas entrer dans un programme méthadone ?
F. :
Vous êtes vraiment le dernier des connards. C'est pas vrai, mais d'où vous sortez...Vous savez sur combien de listes d'attente je suis. Attendez. Je suis en liste d'attente à Créteil, à Saint-Denis, à Fernand Widal, à Cochin, à Nanterre, à Montrouge, à Drancy, à Saint Ouen, à Gennevilliers. J'ai fait toute la banlieue. Tout Paris. Entre ceux qui ont pas assez de place et ceux qui me disent que je réponds pas aux critères. Et puis de toute façon qu'est-ce que ça change ?
Reilhac semble réfléchir
R. :
Ca change que vous pouvez vous en sortir.
F. :
M'en sortir. Comme ça au lieu d'un tox mort du SIDA, je serai un ex-tox mort du SIDA. Allez, m'emmerdez plus et faites moi mon ordonnance. On perd notre temps tous les deux là...
R. :
Excusez-moi, mais je ne crois pas perdre mon temps.
F. :
Vous passez votre temps à vous excuser ! Ca vous démange ou quoi ?
R. :
Bon on discute sérieusement. F. : Parce que là c'est pas sérieux.
R. :
Je ne peux rien pour votre problème de came. Il y a des gens qui s'en occupent. Et je regrette de devoir vous dire qu'ils s'en occupent plutôt bien.
F. :
Vous causez super bien. Vous devez mais vous regrettez. Moi je regrette tout. Je voudrai bien devoir. Je peux même pas. Je suis juste en manque. Une semaine que j'en ai pas eu. 6 boites de Néo-Cod par jour. Quarante deux boites. Mille deux cent soixante putains de comprimés en sept jours de ma putain de vie. Je grimpe aux murs. Je veux qu'on me soigne. C'est un hôpital ici ...
R. :
La dernière fois que vous êtes venu pour la prise de sang vous avez molesté l'infirmière. Même en manque, çà...
F. :
Il me restait une veine sur le dos de la main. Une veine géniale. Presque pas amochée. Là. Pas deux. Pas une et demi. Une veine. Je me la bichonnais, je la suçais, je la léchais. J'y parlais. J'y foutais de l'alcool. Je la couvrais. Une femme j'aurai pas mieux fait. Je me piquais avec une bleue. Je faisais gaffe. Et cette conne je lui dis : "Faites attention, mademoiselle. Piquez moi au pied, je crois que j'ai une veine qui peut aller pour ça...Dans la rue j'essaye de pas piquer au pied parce que si je peux pas me laver ca s'infecte". Je lui dis ca. Cool j'étais. Vous en faites pas qu'elle me dit. J'ai l'habitude...
Silence
Connasse....
R. :
C'était pas une raison quand même.
F. :
Ouais.
Il met la main à la poche de son blouson et en sort une seringue. Il se met à la faire passer d'une main à l'autre tout en parlant.
F. :
Quand j'étais étudiant, il y a longtemps j'ai commencé un mémoire de psycho. Vous voulez savoir le thème.
R. :
Oui.
F. :
Le passage à l'acte.
Il fixe la seringue, puis Reilhac. Celui-ci a un mouvement de recul vers le dos de son siège.
R. :
Ca disait quoi.
F. :
Vous avez les jetons.
R. :
Oui.
F. :
Vous avez raison.
Très long silence. Francis continue à manipuler sa seringue.
R. :
Vous voulez me prouver quoi ?
F. :
Rien du tout. Il parait que c'est l'aiguille qui est dangereuse en fait. Parce qu'il y a toujours un peu de sang qui reste dedans. On se pique avec. Clac. Bienvenue au club.
R. :
Des tas de gens se sont piqués accidentellement et n'ont rien eu. C'est aussi une question de chance.
F. :
Vous avez de la chance d'habitude ?
R. :
Je ne sais pas ce que c'est "d'habitude".
F. :
Moi non plus.
Francis remet la seringue dans sa poche. Puis la ressort. La remet enfin.
F. :
Vous connaissez les mecs qui donnent des fioles d'eau de Javel, à Barbes.
R. :
Oui.
F. : Tenez. Regardez.
Il sort une petite fiole de sa poche et la pose sur le bureau.
F. :
Pas d'échange. Et je la rince à la javel avant et après chaque shoot. Et puis je me suis pas shooté depuis une semaine.
R. :
J'avais bien noté.
F. :
Vous aviez noté mais vous aviez oublié. Je peux fumer ?
R. :
Pas ici. C'est interdit.
Silence.
F. :
Eh bien vous voyez, cette saloperie de virus. Il suffit de l'oublier une fois pour plus l'oublier jamais.
R. :
Je sais que vous souffrez.
F. :
Vous l'avez déjà dit. Essayez de pas vous excuser, d'accord ? Bon je me taille.
Il se lève.
F. :
Au fait, j'ai fait la prise de sang hier. Au bout du doigt.
R. :
On a reçu le matériel. On était en rupture la dernière fois.
F. :
Arrêtez. Vous allez encore vous excuser. J'ai 15 T4.
R. :
Vous prenez les médicaments. L'AZT. Le Bactrim. La Dapsone. Tout çà...
F. :
Quand je peux. Ma mère me les fait prendre.
R. :
Vous avez la Carte ? Je voudrai bien vous examiner.
Hochement de tête.
F. :
Une autre fois. Salut.
Il sort. Reilhac reste silencieux, il fait un geste vers le tiroir. Il sort un paquet de cigarette. Il en allume une et en tire quelques bouffées. Il se lève et va vers la sortie.
R. :
Denis...Je fais un break de cinq minutes. Je suis dans le couloir du D. A de suite.
Exit Reilhac. Entrée de Denis et Jean-Guy.
SCENE 6 : DENIS, JEAN-GUY, puis ERIC, Consultants assis dont HELENE et FARIDA -MIREILLE, laquelle tousse beaucoup, arrière-pian : salle d'attente.
Denis :
Alors, qu'est-ce que tu deviens.
Jean-Guy :
J'ai eu ma prise de sang il y a quinze jours. 520 T4. Stalingrad tient toujours. Cinq ans que je suis séropo et toujours plus de 500.
D. :
Toujours ta macrobiotique.
J-G :
Ouais. Le Zen . Y'a que ça de vrai.
D. :
T'en as pas marre de tout les trucs que tu fais. Ca fait un an et demi qu'on a ouvert cette consult. T'es toujours là. Tiens je t'ai vu à la télé l'autre soir.
J-G :
Ah Oui, le sujet sur les Soeurs. On me reconnaissait ?
D. :
Comme je te connais je te reconnaissais. Quelqu'un qui te connaîtrait pas, je peux pas dire. Mais t'était très sexy.
J-G :
Merci. J'apprécie d'autant que ça vient d'un mec qui préfère les femmes.
D. :
Euh. oui. Tiens, Tu auras un petit moment, parce que j'ai un truc à te demander.
J-G :
C'est boulot ou c'est perso ?
D. :
Ben. Les deux mon colonel.
J-G :
On a qu'à aller dans le bureau de Reilhac. Eric termine ses corrections chez la mère De La Salie.
D. :
Mais Reilhac va revenir. Il est allé cloper dans le couloir du D.
J-G :
Comme tu veux. Après alors. Parce que là, faut que je corrige les corrections du mémoire d'Eric.
D. :
Oui bien sur. Si t'as le temps ce soir. Autrement ça peut attendre.
J-G :
Passe à au Comité. Je fais la permanence samedi matin.
D. : Ben non, samedi matin j'emmène ma fille à la mini-school.
J-G :
Attends. Ca me dit quelque chose ca. Tu dis mini-school ?
D. :
C'est une sorte de garderie où ils font tout en anglais. Pour des enfants de maternelle et de primaire. Ca permet aux mômes de se familiariser avec l'anglais très jeune.
J-G :
Il me semble que la mère de ma fille m'en avait parlé quand elle avait l'âge de la tienne. Ceci dit maintenant elle est en cinquième, alors, l'anglais, elle en fait.
D. :
Ca va bien ?
J-G :
Super. On est allé en vacances ensemble en Juillet. En Grèce. Il a fait chaud, mais on s'est éclaté.
D. :
Tétais avec ...
J-G :
Antoine ? Non, il a préféré pas venir. Je trouve ça con. Ma fille est au courrant de tout, alors qu'est-ce que ça peut faire. Enfin, chacun est libre...
Eric arrive.
Eric :
Je crois que ça devrait aller. Tu penses que le titre va passer. C'est quand même un mémoire de D.E.A.
J-G :
Mais Oui. J'ai vu des titres encore plus provocateurs passer comme une lettre à la poste. C'est le contenu qui compte.
D. :
Je peux voir.
Eric lui passe une chemise de carton.
D. :
"Ces malades qui n'ont pas la chance d'avoir le SIDA". Ca parle de quoi ?
E. :
Tu connais Susan Sonntag. "La maladie comme métaphore".
D. :
Non
E. :
T'as lu "Mars", de Fritz Zorn.
D. :
Un suisse ?
E. :
C'est çà.
D. :
J'ai pas lu mais je connais le sujet.
E. :
Le sujet du mémoire c'est comment la, ou plutôt certaines
maladies, font exister certaines personnes individuellement et socialement, en leur donnant une identité qu'elles n'ont pas, ou plus.
D. :
Je vois.
J-G :
Tu nous excuses, on repasse à côté. Il faut qu'Eric donne à la frappe demain, alors...
D. :
Bien sur.
J-G. :
Mais tu te rappelles ce que je t'ai dit. Tout à l'heure.
D. : Ouais. OK. Bossez bien.
Exeunt Eric et Jean-Guy
SCENE 7 : REILHAC, DENIS, HELENE, FARIDA-MIREILLE.
Arrière plan : salle d'attente.
Entrée de Reilhac. Hélène se lève.
R. :
Bonsoir Madame.
Il lui serre la main
C'est à vous je crois.
Hélène :
Nous vous suivons docteur.
Farida-Mireille se lève en toussant et serre mollement la main de Reilhac.
R. :
Denis les résultats...
D. :
Sont sur votre bureau. Et la radio dans le dossier vert.
R. :
Bon. Allez on y va. Je vais commencer par vous examiner et on verra tout çà après.
Ils passent dans le bureau de Reilhac, qui reste non éclairé.
SCENE 8 : DENIS seul, arrière plan : salle d'attente.
Le téléphone sonne.
D. :
Allo. Oui. Non il est occupé...Quand ? OK. Je lui dirai. Il y a quelque chose à faire ? Ca suit son cours comme d'habitude. Vu. Salut.
Il repose le téléphone, il va jeter un coup d'oeil dans la salle d'attente et de nouveau dans le couloir. Il revient à son bureau et prend le téléphone. Il compose un numéro à cinq chiffre.
D. :
Standard. Le 64.55.23.89. Pour le Dr. REILHAC. Je reste en ligne.
Silence
Allo. C'est moi. Je te réveille pas ? Non. Toujours pas. Je sais pas. C'est dur tu sais....Je sais que j'ai cette ordonnance dans la poche depuis un mois. Je vais le faire. JE VAIS LE FAIRE. Non je ne m'énerve pas. Non. Je vais le faire. Je veux juste avoir quelques renseignements...J'ai besoin d'avoir ces renseignements....Oui, de les avoir avant...Après c'est après. Là je suis avant....Je te promets. ...A tout à l'heure. Je t'embrasse. Bisous.
L'arrière plan s'éteint La lumière revient sur le bureau de Reilhac.
SCENE 9 : REILHAC, HELENE, FARIDA-MIREILLE.
Bureau de Reilhac.
Farida-Mireille finit de se rhabiller. Elle tousse. Sa mère est assise. Reilhac revient s'asseoir derrière son bureau.
R. :
Comment vous sentez-vous ?
H. :
Elle dit tout le temps qu'elle est fatiguée. Et puis. Il y a cette toux.
F-M. :
Je tousse depuis je sais pas combien de temps. J'y fais plus attention.
R. :
Quand même, vous avez maigri et il y a cette petite fièvre.
H. :
Je lui fais prendre sa température tous les jours.
R. :
Madame. Je voudrai pouvoir parler avec F… avec votre fille, seul à seul.
H. :
Mais je n'ai rien à cacher à ma fille, docteur. Je peux tout entendre.
R. :
Je crois qu'il y a un malentendu.
H. :
Si vous saviez depuis qu'elle est née ce que j'ai entendu, sans parler de ce que j'ai vu et de ce que j'ai fait. Et de ce qu'elle m'a fait faire.
R. :
Je sais tout ça. Nous en avons parlé. Plusieurs fois. Non. Je voudrai parler à votre fille hors de votre présence.
H. :
Mireille raconte n'importe quoi. Vous savez bien qu'on ne peut pas avoir confiance en elle. Je me demande bien ce que vous cherchez à savoir. Vous avez les examens, les radios, je vous dis ce qui se passe. A mon avis, ça doit vous suffire. Et Mireille est d'accord avec moi.
F-M. :
Maman, peut-être que le docteur...
H. : Tu ne te mêle pas de ça, toi...
R. :
Si vous permettez, madame, c'est quand même elle qui est malade. Aussi, elle doit pouvoir...
H. :
Pour pouvoir il faut être adulte.
R. :
Votre fille a trente-quatre ans madame. Elle est adulte.
H. :
Alors pourquoi elle n'a jamais pu avoir un vrai comportement d'adulte ? La drogue, les hommes et maintenant le SIDA. Vous trouvez que c'est adulte.
R. :
Là n'est pas la question.
H. :
Si elle vient vous voir, c'est parce que je l'emmène. Sinon elle serait déjà en train de retrouver ses fréquentations.
F-M. :
C'est çà. Je viens comment de Pontault-Combaut. C'est ton mari qui va m'emmener ?
H. :
Je te prie de ne pas parler comme ça de Jacques. D'abord si tu as un toit et de quoi manger c'est grâce à lui.
R. :
Bon. Ca suffit comme ça. Madame. Je vous prie de sortir un moment et de me laisser avec Fari...avec votre fille.
H. :
Je sors…. Farida.
Elle hausse les épaules
Allez, dites le encore une fois. C'est pas assez de la voir. Il faut que je l'entende. Je vous signale que pour l'état-civil c'est Mireille. Mireille Belhaouacen. Arrêt du Conseil d'Etat en date du 7 juin 1970.
Helène se lève et sort.
SCENE 10 : REILHAC, FARIDA-MIREILLE. idem.
Tout le long de la scène, F-M tousse
F-M. : Tu me donnes une clope ?
Reilhac sort le paquet de son bureau et le lui tend. Elle allume une cigarette après avoir arraché le filtre.
R. :
Je suppose que ça ne sert à rien que je te dises que tu ne
devrais pas fumer.
F-M. :
Tu supposes bien.
R. :
Ca se passe comment avec ta mère.
F-M. :
Ca se passe de commentaires.
R. :
Elle t'enferme encore ?
F-M. :
Toute la journée dans la chambre. Et il y a le doberman devant la porte. C'était presque plus sympa à Fleury. D'un autre côté, elle a pas tort. Si je vais à Paris je replonge de suite.
R. :
Tu ne peux plus téléphoner.
F-M. :
Juste recevoir des appels. Elle a peur que je fasse venir de la came. C'est nul. Je la paierai comment.
R. :
Tu veux que je te fasse hospitaliser. De toute façon ça vaudrait mieux. Il y a un truc qui m'inquiète un peu.
F-M. :
Oh je sais. Nicole, une fille que je connaissais à Vincennes, elle avait pareil. Tubarde.
R. :
Puisque tu le sais, je te fais pas un dessin. N'oublies pas que ça peut être contagieux.
F-M. :
Je sais pas à qui je pourrai le refiler, je vois personne. Même le petit frère. Il est sympa ce môme. Mais ils ont du lui raconter je sais pas quoi.
R. :
Je ne comprends pas pourquoi tu acceptes ça. Tu es majeure. On t'aidera. Il y a des associations qui s'occupent de ça. Parles-en à
Jean-Guy.
F-M :
T'es gentil. T'as toujours été gentil. Même comme client t'étais gentil. Mais tu vois, là, je suis naze. T'a vu mes T4 ?
R. :
J'ai vu.
F-M. :
Tu sais, elle me parle. Elle me laisse pas dans cette piaule comme ça. Elle m'apporte à manger. Elle revient de son boulot à midi pour me faire la bouffe. Elle m'achète du parfum. Le soir, elle monte causer. Evidemment elle en revient toujours aux mêmes trucs. Mais elle est là. Le dimanche elle m'amène à la messe.
R. :
Elle te parle de ton père ?
F-M. :
Quand même pas.
R. :
Mais c'est pas une vie, ça.
F-M. :
Shooter. Tapiner. Arnaquer. C'était pas une vie non plus. Tu vois, le plus con c'est que si elle avait fait il y a quinze ans la moitié de ce qu'elle fait maintenant...Et puis on n'en sais rien...
R. :
Farida, je crois vraiment qu'il faut t'hospitaliser. Il faut te faire une recherche de bacille de Koch.
F-M. :
Tu peux pas faire la recherche chez moi. Enfin, chez ma mère.
R. :
Oui, on peut. Mais si on en trouve. Et puis il y a un délai. Faut 3 semaines pour que ça pousse. C'est pas raisonnable de rester comme ça.
F-M. :
Tu m'hospitaliserais dans ton service.
R. :
Oui, au D 3.
F-M. :
Tu sais ce qui se passe dans ton service. Y'a autant de dealers qui traînent ici qu'à la gare de Lyon.
Elle fait une mimique pour demander un cendrier.
Elle écrase sa cigarette dans une coupelle que Reilhac lui tend.
R. :
Je sais. On nous a cassé l'armoire aux toxiques dix ou vingt fois. Et la fauche. Mais je peux rien te proposer d'autre.
F-M. :
Le prends pas mal, mais je préfère attendre le plus possible.
R. :
Comme tu veux. Il va quand même falloir aller au labo pour le tubage gastrique.
F-M. :
Je connais.
R. :
On fait revenir ta mère ?
F-M. :
OK.
Reilhac se lève, va à la porte et fais un signe à Helène
SCENE 11 : REILHAC, DENIS, HELENE, FARIDA-MIREILLE. idem.
D. :
Votre femme a appelé. Elle vous fait dire que c'est chez l'autre chinois. Elle a dit que vous comprendriez.
R. :
soupir
Merci.
H. :
Alors docteur, que devons nous faire ?
R. :
Dans un premier temps une recherche de B.K... de bacilles de Koch... Ca peut se faire au labo de Pontault-Combaut. D'ici trois semaines maximum, on saura. Si c'est positif, il faudra un petit séjour à l'hôpital.
H. :
C'est grave ?
F-M. :
Mais non maman, c'est juste la routine.
H. :
visage très angoissé, larmes aux yeux
C'est sur ? Parce que, vous savez, il y a un autre enfant à la maison.
R. :
Il est vacciné. Vous me l'avez dit il y a six mois. C'est noté ici. Il ne risque rien.
H. :
Bon. On vous envoie les résultats.
R. :
Le labo me les enverra. Appelez-moi deux-trois jours après le tubage. Je saurai déjà les résultats de l'examen direct.
H. :
D'accord. Allez, viens Mireille. Merci docteur.
R. :
Au revoir madame. A bientôt.
Il fait un geste en direction de F-M
D. :
Le Dr Liebeskind a appelé aussi. Il arrive. Il vous reste encore trois personnes à voir.
R. : Tu fais entrer Liebeskind dès qu'il arrive.
Exeunt Helène et Farida-Mireille, suivies de Denis. Sonnerie de téléphone.
R. :
Oui. Bonsoir Madame...Ca se passe comme d'habitude, je...Non, on ne me l'a pas dit. Je vais voir. Vous passez...Ecoutez pas avant un moment, j'attends Liebeskind pour un avis et j'ai encore trois personnes...C'est vous le patron, madame. D'accord. ...A tout de suite.
Il raccroche
Il se lève, puis se dirige vers la porte.
R. :
Denis !..
D. passe la porte
R. :
Francis... le type ...il a cassé l'armoire aux toxiques en ORL.
D. :
Oui, la sécurité me l'a signalé.
R. :
Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt ?
D. :
Mais parce que j'en ai pas eu l'occasion. Vous étiez en consultataion. Pourquoi ?
R. :
Mme de la Salle m'a appelé. Son collègue d'ORL l'a appris pendant la CME. Tu vois l'effet. Alors elle vient tout à l'heure.
D. :
Merde. Ce con aurait pas pu piquer chez nous. On aurait étouffé ça comme d'habitude.
R. :
Qu'est-ce qu'il a piqué ?
D. : Du Palfium.
R. :
Beaucoup ?
D. :
Tout ce qu'il y avait. Il a laissé le Fortal.
R. :
Il connaît bien la pharmacologie.
D. :
C'est emmerdant. Mme de la Salle était comment ?
R. :
Egale à elle même. Non.
soupir
Une semaine qu'il a pas shooté, il m'a dit. J'espère que c'était pas vrai... Sinon...
D. :
Il va faire une O.D....
R. :
S'il a pas shooté depuis une semaine...11 y a un risque. Appelle les urgences pour demander si on ne leur a pas signalé quelque chose.
D. :
OK. Ah, voilà le Dr. Liebeskind. Je vous laisse
Exit Denis
SCENE 12 : REILHAC, LIEBESKIND; idem.
Liebeskind durant la scène reste debout et déambule dans la pièce, parfois il s'assied sur le bureau, parfois il prend une chaise et parle en tournant le dos à Reilhac.
LIEBESKIND :
Pas mal le coup du NF ! Tu m'as épaté.
R. :
Ca m'est venu comme ça.
L. :
Naturellement, personne ne croit à cette connerie. Surtout pas eux.
R. :
Il faut bien les aider à continuer à vivre ensemble. C'est leur choix de vouloir ignorer qu'Olivier est allé aux Tuileries. C'est tout.
L. :
Je revois Renaud la semaine prochaine. Il va mal. Olivier c'est bizarre. Il fait comme s'il était content d'être plombé.
R. :
On ne peut pas exclure qu'il le soit.
L :
Plombé ?
R. :
Content.
Liebeskind prend un livre sur le bureau de Reilhac, le soupèse, en fait tourner les pages et le repose.
L. :
Tu vois, je trouve qu'on vit une époque passionnante. La plus grande épidémie de toute l'histoire de l'Humanité depuis la Vérole, ce qui ne nous rajeunit pas, et on vit ça... C'est bien quand même.
R. :
Je suis épuisé Sammy.
L :
Ouais. Je vois. T'as pas bonne mine. C'est ta femme ?
R. :
Tu crois pas que ce boulot c'est suffisant en soi pour que je sois fatigué ?
L : Non, je crois pas. T'es trop catho pour ça.
R. :
Tu recommences. Tu fais chier.
L :
Pourtant. Si tu veux bien regarder les choses en face, tu es content de t'épuiser. Il est quelle heure ?
R. :
Dix heures.
L. :
Tu serais pas mieux chez toi ?
R. :
Tu sais bien que Non.
L. :
Laurence ? Tu ne me diras pas que je t'avais pas averti.
R. :
Tu m'avais averti.
L. :
Les amis sont là pour ça. Qu'est-ce que c'est ce truc ?
Il prend le flacon d'eau de Javei laissé par Francis.
R. :
De l'eau de Javel. C'est pour désinfecter les seringues.
L. :
Ah, Oui. J'ai lu ça. Qu'est-ce que ça fait là ?
R. :
Un malade qui l'a oublié. Non laissé.
L. :
Il me semble que tu devrais essayer de faire un peu le point. T'en es au stade où tu peux plus assurer. Tu vas finir par faire tout mal.
Reilhac prend une profonde inspiration.Il fixe Liebeskind droit dans les yeux. Celui-ci soutient un instant son regard, puis sourit
R. :
En 78, quand on a fait l'internat, t'avais déjà décidé d'être psy.
L :
Vocation familiale. Tu sais que mon père est psy. Et mon premier grand père était psy.
R. :
Et l'autre grand père ?
L. :
Je te l'ai pas dit ?
R. :
Non.
L. :
Rabbin. Poursuis...
R. :
Qu'est-ce que je disais. Ah oui. En 78, je fais mon internat pour faire infectiologie, et tu me dis : "mais il y plus de maladies infectieuses". OK ?
L :
Joker !
R. :
Quand cette putain d'épidémie a commencé on était tous excités comme des puces. S'il y avait pas eu les malades qui mourraient comme des mouches. Quelle horreur. Que des mecs de vingt-cinq-trente ans. Ca aurait pu être toi ou moi. Je me voyais mourir en chacun d'eux.
L :
Tu l'auras pas volé ton paradis. Et alors...
R. :
Maintenant, objectivement, on les soigne mieux. Et je n'en peux plus....
L. :
Je vais peut-être dire une bêtise. Maintenant que ce sont des méchants toxs agressifs et plus des gentils pédés obéissants, là tu ne peux plus les supporter.
Mimique de dénégation de Reilhac
L :
Tu sais que tu as le droit de ne plus les supporter. LE DROIT. Personne ne t'en voudra si tu le dis. Dis le.
R. :
Je ne supporte plus.
L :
Il faut dire : Je ne les supporte plus.
R. :
C'est pareil.
L. :
Non.
R. :
il prend une profonde inspiration
Je ne LES supporte plus !!!!! (il hurle)
L :
Ah...Enfin une bonne parole. Ca fait longtemps ?
R. :
Oui et Non. C'est venu petit à petit.
L. :
J'ai vu ça avec des gens très comme il faut. Ils ont l'air tout ce qu'il y a de bien dans leur peau. Ils assurent tout lis ont l'air de s'épanouir totalement dans ce qu'ils font. On les croirait taillés dans le marbre de Carrare. Et puis, comme ça, mine de rien, il y a une fêlure. Tu vois. Toute petite. Et puis ça s'étend. Dix-quinze après c'est une fracture béante. Alors de deux choses l'une : ils trouvent le moyen de colmater vaille que vaille. Ou ils déménagent.
R. :
Je colmaterai.
L. :
Tu feras comme tu pourras mon vieux. Et comme je ne suis en aucun cas ton psy, ne compte pas sur moi pour te donner un conseil. Enfin si...Un petit.
R. :
Dis toujours.
L. :
Prends du recul. Par rapport à tout.
R. :
Tu en as de bonne. Cette consult’ ne fonctionne que parce que je suis volontaire pour la faire, ainsi que Denis. Que l'un ou l'autre de nous deux ait seulement la grippe et tout s'arrête. Et je ne te rappelle pas la bagarre pour l'ouvrir. La DASS, la DRASS, le CA, la CME, les syndicats, la patronne, les collègues... Huit mois à se battre. Je ne peux pas prendre du recul.
L :
Comme je te l’ai spécifié, n'étant pas ton psy mais ton pote, je n'en dirai pas plus.
R. :
Je te trouve quand même un peu désinvolte.
L. :
Parce que je ne veux pas te dire ce que tu as à faire ?
R. :
Oui exactement !
L. :
Mais ça, docteur, c'est toi qui doit en décider. Je suis pas ton ange gardien, ni ton directeur de conscience. Le monde ne va pas s'arrêter de tourner parce que tu as les boules. T'es extraordinaire dans ton genre. Tu n'en peux plus. Tu veux qu'on te dise d'arrêter et en même temps tu veux qu'on te dise que tu es irremplaçable et, par conséquent, que tu ne peux pas arrêter. Pas question que je rentre dans ton jeu. Si tu as un problème avec ton ego, il des psys pour ça. Va en voir un. Ou une.. Oui, tiens, va en voir une...
R. :
J'ai l'impression de m'entendre parler à Renaud.
Liebeskind fixe Reilhac dans les yeux. Celui-ci soutient son regard un instant puis les baisse.
L. :
On se connaît depuis...
R. :
72.
L :
Vingt-deux ans. On a eu le temps de faire cinq enfants, d'épouser trois femmes, d'épuiser je sais pas combien de maîtresses...
R. :
Sur ce point, justement je....
L. :
On va pas faire du vaudeville... OK ? De toute façon je te rappelle que tu étais en instance de divorce quand ça s'est passé.
R. :
Admettons.
L :
C'est ça. Admettons. Là tu dois te sortir de ce trip morbide. Choisis. Si tu ne LES…
Il pointe son doigt vers Reilhac
donc si tu ne LES supporte plus, tu arrêtes. Ne t'inquiète pas. Celui ou celle qui te remplacera est déjà prêt. C'est comme ça.
R. :
Il y a quand même les malades.
L. :
Justement, il y a les malades.
Silence
L. :
Tu sais ce que j'ai vu aujourd'hui : deux suicides dont un réussi. 4 ou 5 tox, très amochés. Une mère de famille mélancolique. Un père de famille paranoïaque. Ah..si .. une schizo en plein délire érotomaniaque. Rigolo. Epuisant, mais rigolo. Et Renaud. Alors, tu m'excuses docteur, mais tes états d'âme tu fais avec. Et si t'en peux plus, tu prends des vacances ou tu mets les pouces. Vu ?
R. :
Merci pour ton aide.
L :
De rien. A demain, on bouffe ensemble. Une heure ?
R. :
OK, Une heure au self.
Liebeskind fait un signe de la main et va pour sortir, il se ravise, et revient sur ses pas
L. :
Le coup du NF c'était bien trouvé. Mais Renaud va très mal. Je fais le nécessaire.
R. :
Salut.
Exit Liebeskind
SCENE 13 : REILHAC, DENIS (idem).
Denis entre. Reilhac avale un quart de comprimé de Lexomil après avoir coupé la tablette en deux, puis en quatre.
D. :
Francis a téléphoné.
R. :
stupéfait
Ah bon ?
D. :
Attendez. J'ai noté
Il sort un papier de sa poche
Oui, il m'a dit de bien noter. Alors. Premièrement, il va mieux, il s'est fait une ampoule de Palfium. Il a revendu les autres.
R. :
Accablé
Il a dit ça ?
D. :
Tout à fait. Il m'a dit de pas le noter mais je m'en souviens, il a dit qu'il préférait avoir le pognon parce qu'il a plus confiance dans son dealer que dans nos produits, à cause des OD.
R. :
D'accord. Ensuite.
D. :
Il m'a dit que c'était très important, et je le cite : "Dites bien à REILHAC que pour le casse, je ne m'excuse pas". Il a dit que vous comprendriez.
Silence de Reilhac
D. :
C'est tout.
R. :
profond soupir
Il m'a fait la totale aujourd'hui, celui-là....
D. :
Je peux vous poser une question.
R. :
Bien sur.
D. :
Enfin, c'est pas une question, c'est juste un renseignement. Pour un de mes amis qui est très ennuyé en ce moment.
R. :
Vas-y.
D. :
Sur les modes de contamination…
R. :
Oui. Les modes de contamination ? Eh bien ?
D. :
Il voudrait savoir quelque chose sur un certain mode de contamination.
R. :
Pourquoi tu ne lui a pas répondu. Tu en sais autant que moi. De toute façon c'est le truc qu'on connaît le mieux. Il suffit de lire le journal.
D. :
Oui, bien sur, mais, mon ami voudrait un avis médical.
R. :
Médical ? Comment ça médical ?
D. :
D'un médecin. D'un médecin comme vous. Un spécialiste.
R. :
Bon.. Vas-y..
On entend un bruit dans l'entrée. Mme de la Salle entre dans la pièce.
SCENE 14 : REILHAC, DENIS, Mme de la SALLE (idem).
De La Salle :
Bonsoir Denis. Bonsoir Jean-Paul.
D. :
Bonsoir Madame. Euh..Je vous laisse.
R. :
Merci Denis. On se voit tout à l'heure. A propos, il y en a encore combien ?
D. :
Trois.
R. :
OK Merci.
exit Denis.
DLS :
pouvons parler franchement.
R. :
Je sens que vous allez me dire des choses désagréables.
DLS :
Je pense qu'il n'est pas nécessaire que je vous raconte l'effet qu'a eu sur la CME la dernière...facétie., d'un de vos protégés.
R. :
Ce ne sont pas mes protégés, madame, ce sont mes malades.
DLS :
Si vous préférez.
R. :
Je préfère.
DLS :
D'accord. Vos malades. Justement. Sis ont bien changé vos malades. Quand on a fait le dossier de cette consultation de nuit, et vous vous rappeliez que je vous ai soutenu du mieux que j'ai pu...
R. :
Je m'en souviens madame. Je vous en remercie.
DLS :
Ce n'est pas la peine.
R. :
Je vous en remercie quand même pour mes malades.
DLS :
Donc, on tablait sur deux heures, le mercredi, et dix-quinze...patients. Ca vous va "patients" ?
Reilhac opine
DLS :
Et puis on se basait surtout sur les statistiques. On a emporté la décision en disant que pour certains c'était la seule possibilité de se faire suivre en gardant leur place.
R. :
Je connais parfaitement les arguments que NOUS avons avancés.
DLS :
Grosso-modo ça reste valable, mais il y a les incidents.
R. :
Les tox ont le VIH. Je soigne tous les gens qui viennent.
DLS :
Je ne vous dis pas le contraire, mais, j'ai la direction qui me jette à la figure les créances irrécouvrables ...en plus il y a celles des immigrés en situation irrégulière...
R. :
On a été net sur ce point.
DLS :
J'ai les collègues qui se plaignent des nuisances, comme ils disent. Et j'ai les syndicats CGT en tête qui disent que faire des consultations de nuit c'est pas légal...
R. :
Je n'ai rien à répondre.
De La Salle s'assied sur le bureau en relevant légèrement sa robe.
DLS :
Jean-Paul, je suis prof agrégée, chef de service, j'ai cinquante cinq ans. J'ai pas de coquetterie. Je garde mon amour propre pour autre chose. Mais ce que je sais, c'est que, il y a vingt cinq ans, quand je me suis spécialisée en infectiologie, s' "ILS" avaient su qu'on se retrouverait un jour avec une pandémie aussi ... comment dire ... intéressante, allez ... Jamais, vous m'entendez, jamais, "ILS" n'auraient laissé une femme faire la carrière que j'ai faite.
R. :
Je sais.
DLS :
Conclusion : Je tenais à vous dire qu'ils vont nous casser les pieds et que notre environnement va se dégrader...Enfin. Vous faites du bon boulot. Je suis avec vous.
Elle se lève et va vers la porte.
DLS :
Au fait, j'ai oublié de vous dire quelque chose...
R.: Oui ?
DLS :
Courage... A demain.
Exit De La Salle
SCENE 15 : REILHAC, DENIS (idem).
R. :
Denis !
Celui-ci met la tête à l'entrée.
R. :
Où en étions-nous.
D. :
Euh.. Vous savez, il est dix heures moins le quart et il y a encore trois personnes. Demain...Euh non... Après demain.
R. :
C'est pas embêtant pour votre ami ?
D. :
Il attendra.
R. :
OK.
D. :
Je fais entrer la personne suivante ?
R. :
Qui est-ce ?
RIDEAU ET FIN
13:18 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sida, toxicomanie, attente, médecin, malade, maladie, fatigue, burn-out, épuisement


